Il serait un peu rapide de ne voir dans La Salle des profs qu’un drame social parmi d’autres. Si le film n’est pas dénué d’automatismes – cf. sa recherche permanente de la tension, entre le steadicam qui parcourt les couloirs de l’école et les champs-contrechamps statiques accentuant le poids des confrontations –, il déploie toutefois un récit discrètement retors, qui refuse l’univocité de son postulat pour effleurer un malaise plus profond. Carla Nowak (Leonie Benesch) vient de rejoindre comme enseignante un collège allemand frappé par une série de petits larcins. Le sel du film tient dans l’ambiguïté qu’il ménage autour de ce personnage. Dans un premier temps, Carla semble faire preuve d’un sens moral indéfectible ; elle se tient du côté de ses élèves et n’hésite pas à s’ériger contre l’institution scolaire et le climat de suspicion infectant insidieusement le collège. Un geste va cependant rebattre les cartes et jeter sur le film un voile d’incertitude bienvenu. Agacée par les discussions paranoïaques qui gangrènent la salle des profs, Carla décide d’y laisser son ordinateur (et sa webcam) allumé, avec son portefeuille en guise d’appât. Non seulement quelqu’un mord à l’hameçon, mais les antagonismes sous-jacents de l’école (ses rapports de force et inégalités) remontent alors à la surface. Confrontant l’employée administrative (par ailleurs la mère d’un de ses élèves) qu’elle pense être coupable du vol, la jeune professeure se heurte à un mur de déni et d’indignation et décide de se tourner vers sa hiérarchie. Dès lors se délitent ses certitudes morales : a‑t-elle réagi en « justicière » souhaitant disculper des élèves jusqu’ici injustement accusés, ou a‑t-elle plutôt, en dénonçant sa collègue, contribué à renforcer un climat de suspicion ? En ne lâchant jamais cette figure ambivalente, La salle des profs épouse sa fébrilité et son angoisse ; strié de mouvements de caméra et innervé par les déflagrations des acteurs, il ne « s’arrête » que lorsque Carla elle-même, au bord de la crise de nerfs, s’effondre. L’ambition du film se précise alors : prendre d’un même geste – certes assez ostentatoire – le pouls d’un personnage et d’une institution.
Lorsque l’affaire du vol s’ébruite, l’école se déchire entre affolement sécuritaire et inquiétude face aux dérives autoritaires qu’il produit. La structure de l’école est alors mise en exergue par un jeu de circulation : des élèves s’organisent et se liguent un temps contre leur enseignante (par le biais du journal de l’école, puis en désobéissant en classe), des parents d’élèves critiquent la gestion de l’affaire, et la direction soutient Carla tout en optant pour des solutions qu’elle conteste (un changement d’établissement pour le fils de la personne incriminée). Ces confrontations mettent plus nettement en lumière l’organisation spatiale des rapports de force dans la classe. Seule face à l’assistance, Carla occupe une position de supériorité (en tant qu’enseignante) mais se voit ponctuellement fragilisée, soit par l’entrée dans le champ d’un membre de la direction, qui la relègue à un statut intermédiaire ; soit par une « contestation » contenue dans un contrechamp (ses élèves qui commencent à lui désobéir, leurs parents qui la remettent en question lors d’une réunion). Dans ces séquences, Leonie Benesch revêt un masque d’anxiété sporadiquement défiguré par des tressaillements trahissant la naïveté brisée et la droiture blessée de son personnage tandis que les enfants – loin des caricatures angéliques ou déjà dotées d’un sérieux d’adulte qu’on nous sert trop souvent – mêlent défiance, docilité et dérision dans leur jeu.
La Salle des profs saisit de la sorte par intermittence un inconfort diffus, comme bouillant sous la surface, et que vient renforcer la fin du film : les conflits qu’il brasse ne trouveront pas de résolution, se jouant en vérité à une échelle plus large que celle de l’établissement seul. Car le film se déroule dans un Gymnasium, école destinée, dans le système éducatif allemand, aux élèves les plus « méritants » : le malaise évoqué tient aussi à cet impensé qui rend dérisoire le volontarisme conciliant des agents de l’école. S’ils s’échinent à trouver des solutions raisonnables pour sauver leur école, ils semblent inconscients de l’écrémage social sur lequel elle s’est bâtie. C’est la limite la plus nette du film, qui opte pour un entre-deux dans sa manière d’opérer : il acte d’un malaise sans pour autant l’identifier précisément, le figurant uniquement par la détresse d’une enseignante.