@ Acqua Alta
Les Poussières

Les Poussières

de Jean-Claude Taki

  • Les Poussières

  • France2023
  • Réalisation : Jean-Claude Taki
  • Scénario : Jean-Claude Taki
  • d'après : Une femme douce
  • de : Fiodor Dostoïevski
  • Image : Jean-Claude Taki
  • Montage : Jean-Claude Taki
  • Producteur(s) : Christophe Gougeon
  • Production : Apatom, Acqua Alta
  • Interprétation : Ania (Ania Svetovaya), Marc Barbé (Pierre)...
  • Distributeur : Apatom
  • Date de sortie : 20 mars 2024
  • Durée : 1h09

Les Poussières

de Jean-Claude Taki

Enfer moderne


Enfer moderne

Dans cette adaptation tragique et métaphysique de Fiodor Dostoïevski, la « femme douce », Ania Ivanova (Ania Svetovaya), apparaît d’abord dans une séquence prémonitoire, gisant sur le sol de l’appartement qu’elle occupe avec son amant, Pierre Montieu (Marc Barbé). Le film rembobine ensuite le récit et adopte un montage oscillant entre la désagrégation de ce couple, des images documentaires de la destruction de la cité Karl Marx de Bobigny, ou encore la voix-off de Cédric Kahn récitant le rapport d’enquête sur le suicide d’Ania et les déclarations de Pierre, qui renforcent le sentiment d’une certaine fatalité. Ponctuellement, d’autres voix surgissent : celles des anciens résidents de la cité qui racontent, comme Pierre, leur vie passée dans le quartier, des beaux jours aux premiers tourments (le déracinement s’accompagne d’un sentiment de désespoir et d’un climat d’insécurité). La disparition des tours agit alors comme un contrechamp documentaire, soulignant l’entrelacement de la trajectoire du couple et du décor urbain, qui convergent vers un même effondrement.

En dépit de ce parallèle, la relation qui s’établit entre les images enregistrées par Jean-Claude Taki et les archives de l’INA se révèle confuse : des fêtes dans les rues de Bobigny, un marathon à la Courneuve, la transition de la télévision vers la couleur ou encore de vagues réminiscences de l’URSS sont ainsi intégrées à la fiction comme s’il s’agissait des souvenirs des personnages, de sorte à faire superposer les points de vue et les temporalités. Cet agrégat de particules peine toutefois à former une structure narrative cohérente : au lieu de suivre un fil clair, la manière dont le film embrouille les perspectives lui donne les atours d’un amalgame hétérogène, voire d’un débarras suffocant.

S’ouvrant et se clôturant par le décès d’Ania, Les Poussières s’affirme surtout comme un objet mélancolique où la mort rôde dans chaque plan et recoin. Ainsi d’une scène où les baisers langoureux et les jeux amoureux du couple ouvre sur un travelling mortuaire qui révèle, dans un futur incertain, l’appartement désert que Pierre et Ania occupaient jadis. En un sens, les personnages incarnent respectivement un Orphée et une Eurydice contemporains. Malgré les regrets et les vaines tentatives de remonter le temps (à travers le récit rétrospectif), Pierre ne s’échappe jamais de son enfer moderne (cette cité, qu’il ne quittera pas). À de brèves occasions, le film parvient tout de même à toucher du doigt cet horizon poétique que creuse son hybridité, comme dans la dernière séquence, où Taki scrute les mouvements de jeunes femmes dansant et sautant à la corde, qui succèdent à la disparition d’Ania (il n’est plus ici question de ses souvenirs, mais d’une jeunesse et d’un avenir également perdus). Mais parce qu’il accumule sans cesse les idées et les effets, Les Poussières n’est pas sans cultiver une certaine lourdeur et finit par s’écrouler sous son propre poids.

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