Dès ses premières images, Mi Bestia, présenté à l’ACID durant le dernier festival de Cannes, s’affirme comme un objet curieux : chevillée à Mila (Stella Martínez), jeune Colombienne d’une quinzaine d’années, la caméra joue avec le nombre d’images par secondes et le temps d’obturation, rompant avec les normes usuelles de prises de vues, pour conférer aux plans un aspect saccadé et fantomatique. Le procédé, assez perturbant, sera employé tout au long du film de manière à le plonger – d’une façon sans doute un peu grossière – dans une sorte d’étrangeté flottante. Et pour cause : autour de Mila, les événements mystérieux (disparitions d’enfants, perturbations électriques, catastrophes naturelles) se multiplient à l’approche de la « Lunada », une éclipse solaire qui, selon les croyances locales, signerait l’avènement sur Terre de l’enfant du Diable.
On comprend vite ce qu’incarne cette échéance, soit le reflet fantasmatique du passage de Mila à l’âge adulte. L’éclipse redoutée marquerait ainsi l’horizon double de l’émancipation et du danger représenté par la puberté : la jeune fille s’apprête à entamer sa première histoire d’amour, tout en subissant le regard prédateur de son inquiétant beau-père. Une séquence nocturne accentue ce parallèle : Mila, depuis son jardin baigné d’une lueur bleutée, observe sa baby-sitter en pleins ébats, dans une chambre éclairée d’un rouge préfigurant la couleur de l’éclipse.
Si Mi Bestia parvient un temps à déjouer son programme annoncé en distillant, par un récit fragmenté en courtes scènes dissonantes, la sensation d’une atmosphère délétère, le film s’achemine vers une conclusion sans surprise où Mila devra s’affranchir du contrôle des adultes. Camila Beltrán ambitionne alors un dénouement spectaculaire, quelque part entre Carrie et Le Règne animal, sans avoir toutefois les moyens formels et matériels de l’accomplir. Cette tentative expose finalement la principale limite du film : derrière sa facture expérimentale, Mi Bestia esquisse un récit d’émancipation finalement plutôt convenu.