L’Énigme Velázquez achève une trilogie entamée il y a presque dix ans avec Le mystère Jérôme Bosch (2016) et poursuivie avec L’Ombre de Goya (2022). Ces documentaires réalisés avec le concours du musée du Prado et des amis du Louvre semblent s’inscrire dans la tradition du dialogue des arts[1]Démarche qui consiste depuis l’Antiquité à établir des correspondances entre les arts comme à en exacerber parfois la rivalité. On peut penser au « Paragone » de la Renaissance, centré sur la peinture et la sculpture, ou à l’ambition de Diderot dans les Salons. À cet égard, consulter l’ouvrage de Gérard Denizeau, Le dialogue des arts : architecture, peinture, sculpture, littérature, musique, Larousse, 2008.. C’est dans le second volet que cette visée s’affiche peut-être le plus clairement, puisque Jean-Claude Carrière y rapproche librement Goya et Buñuel, en partant du célèbre vers d’Horace : « Ut poesis, pictura erit » (que la poésie soit comme la peinture). En pratique, la trilogie met pourtant davantage le cinéma au service des collections (dans une visée pédagogique, voire promotionnelle) qu’il n’investit formellement cet enjeu. Dommage, car la peinture de Velázquez, « plus intellectuelle que rétinienne », offrait l’occasion de problématiser la question de la représentation. Ses singularités plastiques (imperfection du dessin, absence de profondeur des toiles, caractère spectral des figures) auraient pu être envisagées dans une approche autrement ambitieuse.
Mais L’Énigme Velázquez se contente de remettre au travail l’hypothèse esquissée par Carrière concernant la narration : il se propose par exemple d’entrer dans l’espace pictural des Fileuses, en rendant visible Arachné et Minerve, hors champ de la toile. Au-delà de cet effet, le film n’approfondit jamais véritablement cette correspondance ni la possibilité d’un rapport plus agonistique, voire plus inventif. C’est sa principale faiblesse. Dès les premières minutes, des plans alternés de Pierrot le fou et d’une source ondoyante soutiennent une même opération : faire de Velázquez un maître – ce statut lui permettant de transcender la peinture et d’inspirer Godard, la source constituant ici la métaphore de son génie. Cette image sera filée de façon très appuyée jusqu’au plan final, au point que le cinéma paraît ici constituer seulement un moyen de mettre en récit cette assertion, en cheminant au gré de jalons attendus.
Cette révérence envers le peintre interroge d’autant plus que Velázquez n’a eu de cesse d’exprimer dans ses œuvres un détachement désabusé à l’égard de tout pouvoir, mais aussi de sa position de courtisan. Chez lui, les puissants y sont toujours accompagnés de leurs bouffons, des humbles et des marginaux ; destitués de leur place de sujets, leurs visages brouillés dans des miroirs nous rappellent le caractère plus dérisoire que superbe de leur empire. En restaurant finalement la figure du maître, L’Énigme Velázquez dresse quant à lui un portrait certes flatteur, mais sans doute aussi trop servile.
Notes
| ↑1 | Démarche qui consiste depuis l’Antiquité à établir des correspondances entre les arts comme à en exacerber parfois la rivalité. On peut penser au « Paragone » de la Renaissance, centré sur la peinture et la sculpture, ou à l’ambition de Diderot dans les Salons. À cet égard, consulter l’ouvrage de Gérard Denizeau, Le dialogue des arts : architecture, peinture, sculpture, littérature, musique, Larousse, 2008. |
|---|