Prenant des allures d’expérience sociologique, Sous Hypnose entend étudier, dans une perspective moraliste, l’influence d’un groupe sur l’individu et la cellule du couple. Pour ce faire, il élabore un cadre exacerbant l’artificialité des relations humaines : dans un hôtel de luxe, de jeunes entrepreneurs s’entraînent à présenter des projets d’applications supposées améliorer les conditions de vie dans les pays défavorisés, avant de les défendre lors d’un concours de pitch face un parterre d’investisseurs. Logiquement, les valeurs féministes ou écologiques sont ici réduites à des slogans mercantiles, tandis que les concurrents cherchent avant tout à se vendre et à briller. L’enjeu du film consiste dès lors à confronter ce microcosme gouverné par les faux-semblants à l’irruption soudaine de la spontanéité et de l’authenticité.
L’hypnose du titre agit comme un point de bascule, qui sert surtout de prétexte pour fragiliser le bon fonctionnement du monde entourant le personnage : avant sa venue à l’hôtel, Vera s’est essayée à l’hypnothérapie pour arrêter de fumer, mais l’expérience provoque chez elle un changement de comportement inattendu, qui plonge son conjoint et associé, André, dans l’embarras. Elle ouvre sur un schéma que le cinéaste va décliner au fil de séquences systématiquement articulées autour de ruptures plus ou moins brutales, qu’il s’agisse d’interruptions soudaines de la musique extradiégétique ou de pannes bien concrètes, telles qu’un saut de disjoncteur ou un bug informatique. Plus encore, le film repose sur une série de situations malaisantes, qui voit la petite comédie entrepreneuriale être mise à mal lorsque l’un des participants cesse de s’y soumettre. Ces situations prennent d’abord pour cible André, ridiculisé quand Vera ne respecte pas la mise en scène prévue lors de leurs premières représentations, ou quand elle révèle devant leur formateur qu’il n’a même pas fini le livre qu’il prétend avoir adoré. Le procédé, comme la morale qui le sous-tend, n’a rien de neuf, et laisse même craindre le pire : l’enfermement progressif du film dans un exercice d’humiliation programmatique. Tel est le piège de certaines satires à tendance misanthrope (Club Zero, The Square, etc.) qui, à force de frapper toujours sur le même clou avec de plus en plus de force, finissent par aplatir les situations en les vidant de leur profondeur.
À partir de ce postulat, Sous hypnose réussit pourtant à complexifier progressivement son regard, en variant son approche du faux-semblant. Vera invente au cours du film une étrange simulation, où elle fait mine d’être accompagnée par un chien en demandant aux autres d’interagir avec lui. Ce jeu un peu aberrant reflète le mode de fonctionnement de la mascarade sociale à l’œuvre dans l’hôtel : il ne tient que si l’autre accepte d’y participer. Il se démarque cependant sur deux points : d’une part, Vera a fixé ses propres règles, et d’autre part, la facticité est ici assumée comme telle. Si les mises en scène de plus en plus absurdes de Vera aboutissent à l’isoler, elles ouvrent une ligne de fuite possible pour les personnages, où la vérité des relations humaines, et même amoureuses, finit paradoxalement par ressurgir. Alors qu’André s’efforce tout d’abord de se faire accepter par le groupe dans un jeu de rôle qui le conduira même à embaucher une employée de l’hôtel pour interpréter sa propre compagne, il finit par se racheter dans une étonnante séquence finale. Sans trop en dire, celle-ci évoque la performance de « l’homme-singe » dans The Square de Ruben Östlund : de façon similaire, une imitation d’animal fait irruption dans le cadre corseté de la bienséance bourgeoise. Outre le sentiment de gêne qu’elle procure, la scène porte aussi en creux une déclaration d’amour dissimulée, grâce à laquelle le jeune couple est réuni par l’invention d’une supercherie qui n’appartient qu’à eux. Contre le jeu de rôles inavoué auquel l’hypocrisie bourgeoise les contraignait, cette autre forme de simulacre ouvre une alternative libératrice, en devenant le terreau d’une sincérité nouvelle.