Avec Cache-Cache, Yves Caumon nous entraîne dans un monde surnaturel où un paysan se prend pour un fantôme. À mi-chemin entre la comédie et le film fantastique, apparitions et disparitions rythment ce conte étrange.
Las de l’agitation de la ville, Caroline et Frédéric décident de s’installer à la campagne avec leurs deux enfants afin de savourer une existence plus paisible. Mais tout ne se passe pas comme prévu et la petite famille se voit contrainte de partager ses murs avec un fantôme.
Ici, pas d’esprits maléfiques ou de maison hantée. Le fantôme s’appelle Raymond, est paysan et demande simplement à pouvoir continuer à vivre dans sa maison familiale. Mais lorsqu’une famille de citadins s’installe dans la ferme qu’il occupe clandestinement depuis trente-cinq ans, il décide de se cacher au fond du puits, histoire de vivre une colocation sans encombres… Et quand les enfants voient mystérieusement réapparaître des objets tombés au fond du puits, Raymond devient tout à coup un fantôme bienveillant et un invisible compagnon de jeu. Tout le film est centré sur un jeu de regards entre Raymond qui voit tout et la famille qui ne voit rien. Si Raymond est un être humain, il répond tout à fait aux critères du fantôme : muet, invisible pour la société et surtout incapable de quitter le toit qui l’a toujours abrité. L’œil hagard, les joues creuses, Raymond s’applique à ne jamais se comporter comme un être rationnel. Il est une sorte d’« enfant sauvage » sans aucune maîtrise des codes qui régissent la vie en société.
Mais à mesure qu’il observe les intrus qui occupent son domaine, le fantôme cherche à se faire remarquer, à laisser des indices sur sa présence afin de participer lui aussi à la vie en communauté. Alors qu’au départ le jeu de cache-cache est une nécessité pour Raymond, il devient petit à petit un moyen de signaler son existence. Les enfants et le chien deviennent alors les liens qui le rattachent à la réalité. Les enfants entretiennent une relation de jeu avec lui en lançant chaussures, téléphone portable et clefs au fond du puits pour que le fantôme, chaque nuit, vienne rapporter ces objets dans leur maison. Et Raymond assume son rôle de personnage irrationnel en faisant réapparaître ces biens dans les endroits les plus incongrus comme la peluche qu’il place dans les branchages d’un arbre ou la pipe qu’il dépose au fond d’un vase. Quant au chien, il représente un dangereux ennemi, à deux doigts de le dénoncer à chaque aboiement. Les parents sont exclus du monde de Raymond, ils ne sont pour lui que des apparitions. On ne sait plus alors vraiment qui est le fantôme de l’autre…
C’est justement cette ambiguïté qui est latente tout au long du film. Qui de Raymond ou de la famille a le plus de légitimité pour rester dans la maison ? Yves Caumon met en avant la crise des campagnes et l’attachement à la terre. Bien que la famille ait acheté la maison, elle viole des traditions, une culture. À voir ces citadins peindre dans un violet criard les volets de la vieille ferme ou imiter approximativement le chant du coq chaque matin, on a le sentiment qu’ils ne sont pas à leur place. Alors qu’au début du film on perçoit Raymond comme un excentrique violant l’intimité des nouveaux habitants, on finit par se ranger de son côté. Il a beau être un fantôme, sa présence n’est ignorée de personne. À commencer par la factrice qui explique à Caroline qu’elle voit Raymond quand elle ferme les yeux… Ni vraiment humain, ni vraiment spectre, Raymond est un être hybride qui essaie seulement de trouver sa place dans un monde. L’interprétation de Bernard Blancan dans le rôle de Raymond est remarquable. Il incarne l’intrusion d’un temps révolu dans le monde moderne, du silence dans un monde saturé de bruits. Et, paradoxalement, si Raymond est un personnage muet, c’est surtout grâce au son que sa présence est signalée. Yves Caumon utilise subtilement les bruits de la campagne et de la nuit, les craquements du plancher et les soupirs du fantôme pour justifier son existence aux yeux de Caroline et Frédéric. La moitié du film étant sans dialogues, le son est au premier plan. On a alors presque envie de fermer les yeux pour imaginer, nous aussi, que Raymond est un véritable fantôme.