À peine honorée d’un prix saluant l’ensemble de sa carrière de styliste, Lina s’éclipse de la cérémonie et, à l’abri des regards, se débarrasse de son trophée en le jetant au fond d’une poubelle. Le motif de la chute se poursuit dans la séquence suivante : alors qu’elle traverse un pont, la jeune femme se laisse subitement tomber dans les eaux troubles du lac Léman. Mais Lina ne va pas au bout de son geste suicidaire : elle remonte la surface, rentre chez elle et tait cet épisode à ses proches, se révélant incapable d’identifier ce qui l’a poussée à commettre cet acte. Cette ouverture condense d’emblée les grandes lignes de Las Corrientes, qui met en miroir la réussite professionnelle du personnage et son effondrement personnel. Si le sujet n’est pas nouveau, le film se distingue par son atmosphère énigmatique. En effet, aucun trouble n’est explicitement nommé : le film expose plutôt le vertige existentiel de sa protagoniste à travers un maillage de tensions familiales et sociales. Lina apparaît constamment en décalage avec le monde qui l’entoure, comme étrangère à son propre quotidien, incapable de remplir pleinement son nouveau rôle de mère et d’épouse. Une rupture prolongée dans son rapport à son propre corps – la styliste, qui façonne habituellement les silhouettes des autres, ne parvient désormais plus à habiter la sienne. Suite à son épisode suicidaire en Suisse, elle développe par ailleurs une aquaphobie, au risque de charger la barque sur le plan psychologique. Mais si cette aversion pour l’eau semble de fil en aiguille renvoyer à des blessures psychologiques antérieures, le récit se refuse un temps à en livrer une lecture causale et univoque.
Un temps seulement. Car dans ses dernières minutes, le film rompt avec cette logique pour faire de la relation mère-fille le point de cristallisation des tourments de l’héroïne. La soudaine présence du personnage maternel reconfigure rétroactivement l’ensemble des souffrances de Lina, en les ramenant à l’hypothèse d’un traumatisme familial, désormais plus explicitement désigné. Ce revirement est d’autant plus dommageable que le film, avant d’opérer ce recentrage, trouvait sa meilleure séquence en s’écartant de sa veine anxiogène au profit d’une tonalité plus contemplative, voire onirique. Dans la scène en question, Lina se tient au sommet d’un phare avec sa fille et observe l’étendue de la ville, tandis que la lumière tournante du projecteur l’aveugle par intermittence. Cet éblouissement ouvre alors sur plusieurs visions : elle imagine le quotidien de ses proches et plus largement des personnes habitant son quartier. En balayant la ville, les faisceaux lumineux tissent un réseau entre des existences parallèles avant de venir s’imprimer sur le visage de Lina – surface sensible où le monde devient matière à imaginaire. Ce moment d’introspection s’apparente dès lors à une sorte de rêverie kaléidoscopique, permettant à la jeune femme d’explorer mentalement les trajectoires qu’aurait pu prendre son existence. Mais davantage qu’une inflexion de la mise en scène, cette séquence restera au stade de la courte échappée, avant d’être rattrapée par un dénouement décevant : Las Corrientes n’échappera pas in fine au piège de la psychologie.