Dans La Vie comme elle va (2004), Jean-Henri Meunier, jadis photographe et producteur, entre autres, du premier album de CharlÉlie Couture, mais aussi réalisateur de films documentaires sur la musique, avait conté le quotidien d’un petit village médiéval, Najac. Il récidive donc et filme en vidéo (plus de 80 heures de rushes) les déboires et propos de ses voisins. Du printemps à l’hiver, de l’été à l’automne, il fait le tour des saisons pour capter au mieux la chronique de vies ordinaires et les métiers de la terre.
Tout commence en lisant le journal régional, L’Aveyron, et tout s’achève par ce petit drapeau accroché au rebord d’une fenêtre, « No War ». Perdus au cœur de la France, les habitants de Najac ne sont pas moins informés des nouvelles terrestres, d’où qu’elles viennent, prennent parti, s’agacent et vitupèrent, résistent. Et si le chef de gare, qui s’ennuie « ludiquement », ne voit décidément passer aucun train, le fils de la fermière, pigeon voyageur, part en voiture à Bamako, Mali pour parler avec d’autres paysans. Najac certes, mais la résonance du monde est ici forte, des déchets nucléaires à la crainte d’une guerre là-bas, les villageois veulent protéger leur site magnifique et vivre en paix et en labeur avec les animaux, les clowns et les philosophes. Jean-Jacques Rousseau aurait aimé cette communion avec les fleurs, les vaches, les ânes, le foin, cet hymne à la nature. Et c’est ainsi qu’il faut voir ce long métrage, une suite ininterrompue de petits portraits, d’éclats, de tristesse par à coup, de liesses en été, d’ennui de temps en temps (« Y’a rien à Najac, ou il y a eu »), et de colère. Une chronique qui n’amène nulle part et met en avant des petites gens aimables et admirables de bonne volonté, beaux, et que la méchanceté ne touche que peu. Car les « on-dit » décrits par l’empêcheuse de tourner en rond, et qui font sans doute aussi la vie d’un village, ne sont qu’évoqués. Idem pour ces voisins invisibles qui font mal au cœur du poète de la mécanique, 75 ans, en enlevant par arrêté préfectoral son domaine automobile. Poète qui ne leur en voudra pas, enfin, pas trop.
Filmé en vidéo sur plusieurs années, Ici Najac, à vous la Terre n’est donc qu’un infime extrait des heures tournées auprès de ces paysans. Les passages choisis sont judicieux, ils mettent en exergue ce « cultivons notre jardin ». Les gros plans sont donc très importants, qui constituent une vraie galerie d’expressions et de gestes. Quelques plans du village, dans la brume, la neige, en été, donnent un temps écoulé aux individus – les cheveux blanchissent et les enfants grandissent aussi, presque par inadvertance, aucune date n’est précisée, pas de calendrier, la Terre tourne, sans jeu de mots aucun – plans qui offrent de même une vision carte postale au lieu Najac. Du flou et des plans serrés très très prêts pour mettre en évidence un foisonnement de vie : insectes, grains, poils de barbe, rides, peau, dermes qui ressurgissent également sur le grain de l’image. À l’encontre de plans stylisés emprunts d’une réflexion sur l’espace et sur le devenir paysan proposés par Raymond Depardon dans sa série rurale (Profils paysans), Jean-Henri Meunier ne se pose qu’en filmeur du quotidien sans enjeux filmiques. Le montage assure un tempo particulièrement saccadé au film, avec le grand nombre de portraits, un plan de lui, un plan d’elle, une séquence sur l’un, un gros plan sur l’autre. Jean-Henri Meunier apporte finalement sa version, rêvée, de son village dans les nuages.