© Les Films de l'Atalante
Another Man’s Poison

Another Man’s Poison

de Irving Rapper

  • Another Man’s Poison

  • Grande Bretagne1951
  • Réalisation : Irving Rapper
  • Scénario : Val Guest
  • d'après : Deadlock
  • de : Leslie Sand
  • Image : Robert Krasker
  • Montage : Gordon Hales
  • Musique : John Greenwood, Paul Sawtell
  • Producteur(s) : Daniel M. Angel, Douglas Fairbanks Jr.
  • Production : Angel Production
  • Interprétation : Bette Davis (Janet Frobisher), Gary Merrill (George), Emlyn Williams (Dr Henderson), Anthony Steel (Larry Stevens), Barbara Murray (Chris Dale)...
  • Distributeur : Les Films de l'Atalante
  • Date de sortie : 15 juillet 2026
  • Durée : 1h30

Another Man’s Poison

de Irving Rapper

Soi-même comme un autre


Soi-même comme un autre

Another Man’s Poison s’achève sous le signe de la duplicité : deux gros plans juxtaposent les réactions contradictoires de son personnage principal face au revirement final. Manière de souligner toute la complexité d’une figure qui restera jusqu’au bout imprévisible ? Oui, mais pas seulement : l’intérêt de la séquence tient également à la façon dont est mise en scène la métamorphose d’une actrice qu’Irving Rapper a déjà filmée à plusieurs occasions, Bette Davis. Il s’agit en effet de la dernière étape d’une longue série de collaborations entre le Britannique et la célèbre actrice américaine. Le duo se forme en 1942 avec Une femme cherche son destin, où Rapper jouait déjà, avant d’autres cinéastes, sur la plasticité de Bette Davis, qui se changeait tour à tour en vieille fille névrosée, en séductrice et en femme du monde, pour finir en étrange mère de substitution pour la fille de son amant, dans un dénouement qui laisse présager encore d’infinies transformations. Le récit repose de manière plus discrète sur cette capacité d’un individu à devenir quelqu’un d’autre. Accusé à tort de l’homicide d’un policier dans un braquage, George (Garry Merrill) se rend au domicile du coupable, l’un de ses complices. Problème : son épouse, Janet (Bette Davis), une romancière à succès, l’a empoisonné quelques heures avant son arrivée. Personne n’ayant rencontré le mari dans le village (les époux étaient séparés depuis trois ans), il décide de prendre son identité. La situation gagne alors encore en perversité : en se faisant passer pour le défunt, George semble s’imprégner peu à peu de ses traits de personnalité. Il devient le mari jaloux et violent que Janet, en bonne femme fatale, lui a dépeint pour justifier son crime, comme si le spectre reprenait vie dans le corps d’autrui afin d’achever un drame trop longtemps évité par plusieurs années d’absence. Pris à son propre piège, le personnage de Bette Davis se retrouve confronté aux difficultés d’un mariage qu’elle a essayé de conjurer par le meurtre. Le film s’appuie sur cette idée singulière : la répétition ne sert pas seulement à copier le mariage précédent, mais à l’actualiser. Le mensonge permet au cinéaste de déployer une vision retorse de la vie conjugale, vécue par ses acteurs comme un jeu dangereux auquel ils n’ont pas réellement envie de participer.

Adapté d’une pièce (Dreadlocks de Leslie Sands), Another Man’s Poison frôle le théâtre filmé, mais évite de s’y enliser par sa manière d’élaborer ce qu’on pourrait appeler du théâtre au carré : la pièce principale où se déroule la plus grande partie du huis clos est régulièrement filmée en contre-plongée, comme une scène, et la performance des acteurs qui interprètent les personnages secondaires tranche avec celle de Merrill et Davis par leur franche théâtralité. Tout ce qui se situe aux frontières de l’illusion conjugale sonne faux, et c’est précisément cette fausseté qui permet souvent d’atteindre une forme de vérité. Le personnage du Dr Henderson (Emlyn Williams), psychologue et voisin proche du couple, en est la meilleure démonstration. Avec son accent bourgeois exacerbé et sa curiosité mal placée, il sort tout droit d’un vaudeville. C’est pourtant lui qui voit juste dans cet immense jeu de dupes et livre peut-être ce qui serait la clé du film. Dans une scène centrale, il affirme que George a un penchant pour la fuite. L’interprétation est triplement juste : le vrai époux se détournait de la réalité de son mariage, George se dérobe quant à lui aux autorités et, plus généralement, comme tous ceux qui veulent prendre la place d’autrui, cherche à échapper à lui-même. C’est une constante dans les films de Rapper avec Davis : les personnages veulent devenir autres et fuir leur passé.

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