Un an
  • Un an

  • France2006
  • Réalisation : Laurent Boulanger
  • Scénario : Laurent Boulanger
  • d'après : le roman Un an
  • de : Jean Échenoz
  • Image : Olivier Chambon
  • Montage : Albane Penaranda
  • Musique : Foreign Office
  • Producteur(s) : Anne Bennet
  • Production : Noodles Production
  • Interprétation : Natalia Dontcheva (Victoire), Denis Podalydès (Louis-Philippe), Hippolyte Girardot (Félix), László Szabó (Poussin), Bernard Blancan (Castel), Julie Debazac (Louise)
  • Date de sortie : 28 juin 2006
  • Durée : 1h38

Une femme dans le brouillard


Une femme dans le brouillard

Un homme est mort et on ne sait ni comment ni pourquoi. Une femme regarde le cadavre et n’hésite que peu avant de prendre la fuite. On ne sait si elle est mêlée à cette mort, on ne comprend pas ce qu’elle fuit et ce qu’elle cherche. Le romancier Jean Échenoz aime ces intrigues à double vitesse où tout n’est pas lisible, où les personnages ne se définissent que peu à peu, et jamais entièrement. Si Laurent Boulanger parvient à évoquer avec la précision du cadre la dureté du monde extérieur ainsi que la solitude profonde de ces êtres, il insiste trop sur l’abstraction de la fuite de Victoire, sur la lutte insensée et vaine de celle-ci : on ne retient finalement que la moitié du film.

Les jeunes femmes qui lisent la Série Noire et écoutent France Inter ne sont pas toutes des meurtrières potentielles… mais qui est cette Victoire qui fuit un crime dont elle n’est visiblement pas l’auteur ? Que cherche-t-elle sur les routes où elle dérive, dans les lieux plus ou moins recommandables où elle échoue ? On ne le saura pas vraiment. L’importance du film ne tient pas tant au sens premier des actions dramatiques qui se nouent qu’à l’atmosphère générale qui envahit l’image et le monde retranscrit.

Ce monde est droit, dur, fait de détails comme les cadres de tableaux, les lignes de radiateurs et, plus attendus, les méandres des escaliers, par ailleurs trop sinueux et marqués pour être tout à fait honnêtes. L’environnement est à la limite du glauque dans la prédominance de l’ombre sur la lumière naturelle. Il est agressif aussi : partout les bruits étouffent la parole, qu’ils soient urbains ou campagnards. Enfin, tout est cloisonné dans la mesure où Victoire va d’appartements parisiens en hôtels bordelais, de hangars en cars, d’impossibilité de poser ses valises en souffrance de l’errance.

Un an n’est pas de ces films où l’on comprend tout tout de suite : on suit l’aventure de Victoire au jour le jour, sa peur des journaux (qui fait d’elle malgré tout une coupable possible), son itinéraire hasardeux. On voit apparaître ainsi Louis-Philippe (brillamment interprété par Denis Podalydès) qui piste Victoire sans que l’on en comprendre la véritable raison. Est-il amoureux d’elle ? Cherche-t-il à la piéger, à l’innocenter ? Elle le fuit également à ce que l’on voit. Aucune communication ne semble s’établir entre les personnages : sans dialogues, sans regards, la relation se forge sur le flou et le ressenti. Il n’est question ni d’échange ni de lisibilité. Un an joue en grande partie sur le malaise que provoque son atmosphère sans chercher véritablement à raconter une histoire linéaire.

Laurent Boulanger nous offre un film très sec, presque glaçant, pour son premier long métrage. Et il réussit dans les premiers temps à accaparer l’attention et à intégrer celle-ci dans un espace vide, dans une ambiance de faux-semblants et d’incompréhension appuyée par des ellipses constantes. Les silhouettes humaines sont assez fantomatiques pour pouvoir affirmer que Laurent Boulanger n’a pas voulu donner de ressorts purement psychologiques à des personnages atemporels, sans passé ni futur : ils sont plutôt des représentants d’une psychologie moderne, symboles d’une solitude absolue au milieu des autres (d’où l’enfermement dans des lieux clos en ville) et au milieu du vide. Même en rase campagne, Victoire est seule sur la route, petit point dans le mélange de bitume et de verdure on ne peut moins luxuriante. Et Natalia Dontcheva a le visage parfaitement sobre sans être inexpressif et le corps immobile de cette Victoire qui ne gagne rien et ne perd rien non plus à partir.

On reprochera cependant à ce réalisateur prometteur une certaine lourdeur qui se ressent aux deux tiers du film : Victoire marche, marche, sans que l’on sache sa destination. L’immobilité des choses et des hommes devient répétitive et pesante. Ne pas tout comprendre et ne pas savoir où tout cela mène est une chose. S’en lasser voire s’en désintéresser en est une autre. Peut-être aurait-il fallu se soucier davantage de développer l’idée de vacuité, de nonsense et de désaffection en ajoutant au parcours de Victoire des situations plus diverses et variées ? Là où Échenoz était bref, concis, envolé sans être lyrique, Laurent Boulanger se perd quelque peu dans la contemplation de la dérive d’un personnage qui s’éloigne progressivement. Sans être raté, ce premier essai a un goût étrange d’inachèvement. On attendra le deuxième pour en avoir le cœur net.

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