Près de quarante ans après sa sortie, ce qui frappe aujourd’hui dans Akira n’est pas tant l’influence qu’il exerce sur l’esthétique cyberpunk, mais plutôt le portrait sociétal qu’il dresse : celui d’une jeunesse enfouie sous les décombres d’une société corrompue par le pragmatisme sans pitié de ses élites. Le point de départ du film est la destruction fantasmée de Tokyo en 1988 par une gigantesque explosion. Le responsable de ce nouvel Hiroshima n’est autre qu’Akira, un jeune mutant doté de pouvoirs psychiques ayant échappé au contrôle de l’armée. Les institutions n’ont alors pas eu d’autre choix que d’ériger un sarcophage de béton afin d’ensevelir la dépouille d’Akira dans les tréfonds d’une nouvelle mégapole, Neo-Tokyo, dont les valeurs suprêmes sont l’ordre et la sécurité.
Cette philosophie politique se traduit par une topographie vertigineuse : la ville est constituée d’immenses gratte-ciel dont les mosaïques de verre et d’acier reflètent l’autorité glaciale et mécanique qui la préside. Pourtant, dans les étages inférieurs de cette architecture clinique, un gang de jeunes motards enragés, guidé par un certain Kaneda, arpente ces couloirs de béton. Durant une altercation avec un groupe rival, l’un de ses membres, Tetsuo, percute un cobaye de l’armée tentant de s’échapper. Embarqué par les militaires, il commence lui aussi à développer de dangereux pouvoirs psychiques qui risquent de réveiller la puissance destructrice sommeillant dans les entrailles de la métropole. Au-delà de l’étouffante présence militaire, la densité urbaine suffit à elle seule à asphyxier la jeunesse. Malgré leur vélocité, les motards se heurtent à une architecture qui relègue le ciel hors champ. En obstruant la ligne d’horizon par ces murailles métropolitaines, le film matérialise la façon dont les institutions confisquent l’avenir de cette génération.
Hémorragie révolutionnaire
Neo-Tokyo n’est toutefois pas seulement l’écrin de l’ordre métallique instauré par ses inventeurs : en dépit de son apparence froide et dystopique, la ville arbore des nuances de rouge semblables à des viscères, qui font d’elle un organisme à part entière. Au creux de ses artères se diffuse une violence propre à son anatomie, née de la confrontation entre la rigidité mécanique de son squelette et l’énergie de sa jeune population. L’usage symbolique des couleurs, à une échelle plus réduite, contamine également les personnages. D’un côté, les figures d’autorité telles que le colonel Shikishima, le docteur Onishi ou le politicien véreux Nezu sont associées aux teintes bleutées des laboratoires où sont enfermés les sujets de leurs expériences. Ces couleurs froides traduisent leur pragmatisme clinique : pas de boussole morale chez ces individus pour qui la vie humaine n’a guère de valeur, comme en témoignent la volonté du colonel de préserver l’ordre en place au prix du sang, ou l’obsession prométhéenne du docteur de contrôler une puissance divine. De l’autre, les jeunes protagonistes répandent peu à peu le rouge de la révolution au sein de la ville, à travers la moto de Kaneda, la cape de Tetsuo ou encore la tenue de Kei. Cette opposition entre les personnages n’est pas seulement chromatique, mais aussi cinétique : la fougue des jeunes se traduit par une vélocité qui s’oppose formellement à la condensation urbaine mise en place par les institutions. La fluidité de l’animation permet de matérialiser la vitesse du gang de Kaneda à travers les phares de leurs motos laissant une traînée lumineuse, semblable à des flares qui viennent découper l’image et la rigidité de ce quadrillage urbain pour en faire une sorte de graffiti en light painting. La violence, quant à elle, s’articule à travers un écoulement viscéral des fluides – qu’il s’agisse du sang, de la sueur ou de la salive – dans les rues de Neo-Tokyo, accentuant cette scission entre l’organicité de la jeunesse et l’architecture de verre et de métal.
Finalement, c’est sur le corps même de Tetsuo que vient se greffer cette ligne de fracture entre les générations. Lors du climax du film, après avoir perdu son bras au profit d’un substitut cybernétique, ce dernier commence à muter. Une chair purulente surgit des jointures de son extrémité artificielle et finit par le dévorer tout entier, précipitant sa perte. Ce débordement charnel constitue le miroir horrifique de Neo-Tokyo : à force d’étouffer sa jeunesse et l’énergie d’Akira sous un sarcophage de béton, la mégapole finit inéluctablement par être l’instigatrice de sa propre destruction.