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La critique doit-elle prendre part à la bataille culturelle ?

La critique doit-elle prendre part à la bataille culturelle ?

La critique doit-elle prendre part à la bataille culturelle ?

Proche du front, avec distance


Proche du front, avec distance

La critique de cinéma peut-elle rester à l’écart de la bataille culturelle qui se joue en ce moment, alors que les idées d’extrême droite ne cessent de progresser dans l’espace public ? Est-ce seulement un luxe qu’elle peut s’autoriser ? Cette question appelle à plusieurs réponses, mais il convient d’abord de rappeler ce qui devrait être une évidence. La critique, par essence, n’est pas un geste neutre ; elle engage toujours une subjectivité et les convictions de chacune et chacun ne restent pas à la porte lorsqu’on écrit, même sur un film qui, de prime abord, ne mobilise pas une lecture directement « politique ». Plusieurs phénomènes et faits récents font qu’il me semble aujourd’hui encore plus difficilement négociable de se retrancher derrière une neutralité de façade – de toute façon assez théorique. Le premier est la manière même dont le cinéma est devenu un objet à part entière au sein de cette polarisation des débats. Face aux fakes news sur son mode de financement et à l’antienne pernicieuse de « on tourne des films sur des migrants avec vos impôts », critiques et journalistes culturels doivent régulièrement faire montre de pédagogie pour rappeler le fonctionnement de l’exception culturelle et comment, en France, l’industrie cinématographique repose sur un principe d’autofinancement et de contributions à la fois de la part des régions (en échange d’une obligation de dépenses locales) et d’entreprises privées. Ce travail, on s’en acquitte collectivement parce qu’il le faut bien face à la désinformation, mais il pose question – j’y reviendrai –, car le critique n’est pas un agent culturel ; son but n’est pas de promouvoir ou d’épauler l’industrie et l’écosystème du cinéma français, même si ce dernier subit des attaques d’une injustice évidente. À cette situation s’ajoutent par ailleurs les tensions autour de la figure de Vincent Bolloré, dont l’emprise dans l’espace médiatique s’étend aussi dans le cinéma, avec l’acquisition progressive du capital d’UGC (et la perspective d’un contrôle à 100% à l’horizon 2028). En a découlé lors du dernier Festival de Cannes l’initiative Zapper Bolloré, qui entend alerter sur les risques que représente la position de l’homme d’affaires dans l’éventualité où le Rassemblement national accéderait au pouvoir et procéderait à un démantèlement de l’audiovisuel public.

La seconde raison qui motive cet édito tient à la polarisation de la réception des films et des textes qui les accompagnent. On en fait à Critikat, comme la plupart des revues, fréquemment l’expérience. Proposer une critique négative, même argumentée, sur un film tel que L’Abandon, c’est s’exposer à des attaques en islamo-gauchisme et à des reproches sur une supposée minoration des attentats. À l’inverse, partager sur X une critique de L’Odyssée a des conséquences inattendues : la plateforme traduisant désormais automatiquement les tweets, le texte a fait réagir des utilisateurs anglo-saxons qui ont vu dans l’accroche du papier un ralliement à la réception d’extrême droite du film (un commentaire savoureux nous reprochait notamment d’être des « little trumptards »), Elon Musk et la galaxie MAGA s’étant ouvertement positionnés contre le blockbuster pour des raisons racistes et transphobes. Plus grave, notre confrère (et ancien collègue de Critikat) Théo Ribeton a subi il y a quelques semaines un raid de la galaxie du Printemps républicain (et de ses différents affiliés, de Sophia Aram à Jean Quatremer) déformant son argumentation dans un article publié dans Libération consacré à la série israélienne Fauda. La question se règle alors d’elle-même : qu’elle le veuille ou non, la critique est prise dans ces joutes médiatiques partisanes. Il va sans dire que dans les différents cas de figure évoqués, les textes sont à peine lus, voire pas du tout (on se contente d’un chapô ou d’un propos tronqué) : l’important est de cerner d’un coup d’œil l’affiliation à tel ou tel camp.

Pas un petit soldat

Pas de pudeur de gazelle : à Critikat, les convictions des rédactrices et rédacteurs penchent majoritairement à gauche, même si cette couleur politique infuse les textes plus qu’elle ne relève de prises de position affirmées et concertées. Surtout, si nos échanges éditoriaux engagent un rapport au monde, la base sur laquelle nos choix s’opèrent reste toujours la même : à l’origine, il y a un film, dont il faut restituer la logique et déplier la complexité interne. Je précise cette autre évidence, car encore récemment, la rentrée littéraire a offert un exemple illustrant les défis posés par la polarisation des réceptions : la parution de C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien, qui a fait l’objet d’une polémique homérique. Au-delà des débats sur la place de l’IA dans la littérature contemporaine, la controverse constitue un cas d’école sur la distance critique nécessaire à adopter pour analyser la situation sans tomber dans une lecture partisane univoque. Oui, il est indéniable que l’éclatement de l’affaire est teinté de racisme sur la personne d’Orélien, écrivain québécois d’origine haïtienne. Mais dans le même temps, tout aussi avéré est le plagiat dont il est par ailleurs accusé. Et enfin, il est possible, tout en dénonçant l’instrumentalisation de son roman, d’avoir à redire sur le style même de l’ouvrage – qu’il soit ou non rédigé à l’aide d’une intelligence artificielle. Adopter un recul critique est de facto impossible si on ne retient que les éléments qui servent un « narratif » donné ; ce n’est pas une question de neutralité ou d’objectivité (encore une fois, le rôle de la critique n’est pas là), mais de pertinence.

La dernière nuance qu’appelle enfin la question posée en amorce du texte n’est pas mince : celle de l’indépendance d’une parole critique et du risque insidieux de sa remise en cause par ceux-là mêmes qui s’inquiètent de l’avenir du cinéma français. Ce réflexe n’est pas nouveau. Déjà, durant la crise des salles suite à l’épidémie de Covid, on a beaucoup entendu une petite musique consistant à dire que, au regard de la difficulté de la période traversée, producteurs, distributeurs et créateurs avaient besoin du « soutien de la presse » (au risque d’une confusion entre le travail critique et la promotion) – discours par exemple tenu lors de la réunion d’appel à la tenue d’États généraux du cinéma français le 6 octobre 2022. Je donnerai un exemple a priori anodin, voire un peu dérisoire, mais qui traduit bien le climat actuel et la manière dont l’indépendance de la critique est tenue pour une variable d’ajustement. Peu avant les vacances d’été, un membre de la revue s’est rendu à une projection d’un film ; l’attaché de presse l’a reçu un peu froidement, sur le mode de « vous n’êtes pas assez gentils à Critikat », avant de dégainer un drôle d’argument : face à l’hydre Bolloré, il faudrait d’autant plus soutenir les petits films indépendants étrangers et mesurer ses réserves (!). Que la critique ait un rôle modeste à jouer dans le débat public est une chose, mais sa contribution ne signifie pas pour autant qu’elle doit devenir un supplétif de l’industrie – au risque justement de confondre sa position dans la bataille qui se joue avec celle du petit soldat. Il nous faudra, dans les mois à venir, jongler avec ces différents impératifs et injonctions : prendre notre part sans abandonner la spécificité de notre position, la seule à partir de laquelle une parole critique est opérante – proche du front, tout en gardant la distance nécessaire à l’indépendance de notre regard.

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