Passages

Passages

de Yang Chao

  • Passages
  • (Lu Cheng)

  • Chine2003
  • Réalisation : Yang Chao
  • Scénario : Yang Chao
  • Image : Zhang Xigui
  • Décors : Zhang Danqing
  • Montage : Xue Fangmin
  • Musique : An Wei
  • Producteur(s) : Yang Haijun
  • Interprétation : Geng Le (Xi Su), Chang Jieping (Xiao Ping)...
  • Distributeur : Zootrope Films
  • Date de sortie : 9 août 2006
  • Durée : 1h52

Passages

de Yang Chao

On the road


On the road

Si Xu et Xiao Ping ont lu une réclame pour les champignons Lingzhi, et s’imaginent pouvoir gagner leur vie en les cultivant. Ils quittent famille et lycée et se rendent à Wuhan afin d’en acquérir. Première fugue. Une fois revenus chez eux, et semoncés comme il se doit, ils découvrent que les champignons qu’on leur a vendus sont incultivables. Ils repartent à Wuhan porter réclamation. Deuxième fugue. À leur second retour, Si Xu tente de se ranger en préparant sérieusement le concours d’entrée à l’université. A contrario, Xiao Ping achève de se rebeller. Une troisième et dernière fugue les sépare. Passages est autant un film sur la difficile sortie de l’adolescence que sur une Chine arriérée en prise avec la modernité et ses bouleversements. Et Yang Chao de parler finalement plus d’impasses que de passages.

La Chine de Passages est une immense friche, autant rurale qu’industrielle. S’y étirent des champs désertiques sans fin, plantés de monts poussiéreux, des pierrailles et les berges boueuses de fleuves tentaculaires. Des ponts et des escaliers de béton, des lignes électriques, des gratte-ciels et des pylônes perdus dans le brouillard complètent le paysage. Où que les deux amants se trouvent, la saleté et la laideur de ces espaces sans mesure les poursuivent. Le son d’ambiance persistant de Passages consiste en un bruit diffus, relevant autant du vent que du ronronnement de machine, oppressant. La Chine, l’homme s’avère incapable de la maîtriser : il la traverse, il passe. D’où, dans Passages, cette omniprésence éructante des trains (le père de Si Xu, comme celui de Yang Chao, est chef de gare), et ces allées et venues incessantes de camions, sorte de bourdons klaxonnant, et seuls véhicules à emprunter les routes. En train, en barge, à vélo ou à pied, Si Xu et Xiao Ping participent à leur manière de ce mouvement perpétuel : mais en intrus, resquilleurs dans le train ou esseulés le long des autoroutes.

La mise en scène de Yang Chao est d’une maîtrise formelle stupéfiante. Le film — celui d’une Chine-continent — s’appuie presque intégralement sur des plans larges et du plan-séquence : dilatation à la fois de l’espace et de la durée. Les cadrages sont grandioses, profitent des perspectives illimitées offertes par les arches d’un pont, les lignes d’arbustes le long d’une route, la vastitude d’une campagne, l’enfilade d’une rue. La profondeur de champ est absolue. La Chine est si grande qu’on ne peut jamais s’y fixer : Yang Chao systématise donc le mouvement de caméra. Il a recours à d’innombrables recadrages avant, à des panos et, surtout, fait un usage immodéré du travelling : travellings avant en tête des trains ou des bateaux, travellings latéraux le long du couple sur les routes. Il joue aussi beaucoup sur les entrées et les sorties de champ, à différents niveaux du plan : si le champ est constamment en mouvement, les personnages aussi y sont toujours de « passage ».

Cette mise en scène très maîtrisée qui découpe la réalité au scalpel a quelque chose de cruellement lucide. Le traitement des couleurs, assombries, oscillant entre le jaunâtre et le bleuâtre ainsi que l’intense travail effectué sur la lumière (en nappes concentrées, crue ou se perdant dans les brouillards, voire utilisée en contrejour) vont dans le même sens : Passages soumet de la Chine une vision noire et désespérée. De fait, Si Xu et Xiao Ping font l’expérience répétée de l’escroquerie et de la violence. Cela va de l’arnaque des champignons au guet-apens tendu à un camion, en passant par un faux suicidé ou le frère violent de Xiao Ping. Purs et persévérants, les deux amants tentent d’aller de l’avant en maintenant entre eux cet îlot d’affection et de fidélité. Partir, c’est déjà réaliser un gain de liberté, en refusant un destin non choisi. Lors d’un des premiers longs travellings du film, Si Xu court à travers le tunnel d’une gare afin d’émerger à l’air libre.

À plusieurs reprises, il y a ce petit instant en trop à la fin de chaque plan, comme un léger soupir : les personnages sortent du champ, quelques inconnus lisent des affiches, des étudiants récitent des leçons — spectres d’humains sans conscience, ramassés les uns contre les autres. Le réalisateur brosse le portrait de la Chine moins connue des provinces, laide, pauvre, mesquine, résignée. Si Xu et Xiao Ping expérimentent chacun de leur côté les deux façons de s’en sortir : l’université, ou la fuite. Abandonnée par son amant, Xiao Ping songe au suicide, puis repart en avant, vers le sud, seule. Un travelling qui part du bord du pont jusqu’à replacer la caméra au centre de la route accompagne cette décision. De la marge au recentrage sur soi : c’est le dernier plan, magistral, du film.

Passages recèle enfin de courts moments de poésie d’une grande justesse, le temps d’une chanson à l’avant d’un bateau (« le fleuve est trop large pour que je puisse la rejoindre à la nage / le fleuve est trop long pour que je puisse la rejoindre en bateau »), d’un poème chuchoté en écho sous un pont, d’un poussin glissé contre une joue. La musique, grave et ressassée, ajoute à cette tonalité. C’est son premier long-métrage, mais Yang Chao (jeune diplômé de la fameuse académie de Beijing) a déjà tout d’un maître.

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