Boulevard des passions

Boulevard des passions

de Michael Curtiz

  • Boulevard des passions
  • (Flamingo Road)

  • États-Unis1949
  • Réalisation : Michael Curtiz
  • Scénario : Robert Wilder
  • d'après : la pièce Flamingo Road
  • de : Robert Wilder, Sally Wilder
  • Image : Ted McCord
  • Montage : Folmar Blangsted
  • Musique : Max Steiner
  • Producteur(s) : Jerry Wald
  • Interprétation : Joan Crawford (Lane Bellamy), Zachary Scott (Fielding Carlisle), Sydney Greenstreet (Titus Semple), David Brian (Dan Reynolds), Gladys George (Luta Mae), Virginia Huston (Annabelle), Fred Clark (Doc Watterson)
  • Date de sortie : 6 septembre 2006
  • Durée : 1h34

Boulevard des passions

de Michael Curtiz

Avant le bout de la rue


Avant le bout de la rue

Juste après le rôle de mère sacrificielle du Roman de Mildred Pierce, Michael Curtiz offre à Joan Crawford un personnage de danseuse burlesque : un pari pas si osé que cela lorsque l’on découvre la légendaire élégance de l’actrice. Mais le réalisateur de nombre de chefs-d’œuvres ne tarit pas d’inspiration lorsqu’il s’agit de décortiquer un microcosme américain : plongé dans les tourments d’un monde figé représenté par ce boulevard, Flamingo Road, tant espéré des classes moyennes, son film est une ascension constante vers la lumière, et vers Joan Crawford, magnifique instrument du destin et de l’amour.

La caméra de Michael Curtiz nous plonge dès le premier panorama dans une fête foraine, ce qui n’est pas, a priori, le terrain parfait de ses mélodrames. Ce mélange de sons et de mouvements épars nous mène au visage de Joan Crawford : ce sera très clairement elle la star, l’objet et le sujet de la linéarité dramatique. Elle apparaît donc, en costume de danseuse burlesque, et son expression de femme blasée et respectable ne permet aucun doute quant à la supériorité de son personnage sur le décor. Rapidement, son employeur est d’ailleurs menacé de poursuites par un créancier et quitte Boldon City. Elle reste sur place, pour cesser de fuir en permanence et se faire une place, enfin.

Mais Boldon City ressemble beaucoup plus à un panier de crabes politiques qu’à une plage du Pacifique : tout au long de Boulevard des passions, Michael Curtiz retrouve une force narrative qui lui est si chère : celle du renversement. Arrivée à poser ses valises, elle rencontre Fielding Carlisle, adjoint du shérif Titus Semple (sorte de parrain bedonnant, suant, fumant le cigare, qui rappelle l’atmosphère moite de Casablanca) qui tombe sous le charme de la femme mi-fatale, mi-fragile. Ce serait sans compter les projets que Titus avait envisagé pour son poulain : le marier avec une fille de bonne famille et en faire un sénateur. Il va donc tout faire pour éloigner Lane, et y parvenir. Le deuxième renversement intervient en l’apparition de Dan Reynolds, un chef de chantier qui tente de lutter contre la corruption du milieu politique de sa ville. Et l’amour qui l’unira à Lane se construira, là encore, au fil des bouleversements, avec les étapes quasi obligatoires du film noir : le meurtre, la scène de procès et le dénouement qui, non seulement fait exploser la vérité factuelle, mais encore met en lumière la véritable personnalité des protagonistes et leur compréhension mutuelle.

Le titre anglais de Boulevard des passions est, en outre, beaucoup plus explicite : Flamingo Road est l’artère de l’argent de Boldon City, l’avenue où tous les portefeuilles conséquents sont installés. Un endroit que l’on convoite, mais aussi un endroit qui possède de nombreux secrets. Michael Curtiz, au milieu de ces histoires sentimentales et de ces détours psychologiques, prend la peine de montrer une certaine société américaine. Celle qui exclut les ouvriers, celle qui s’affaire sans principe. Et le microcosme des happy few de Flamingo Road n’est pas vraiment reluisant : politiciens véreux qui jouent et boivent jusqu’à plus soif, chantages en tous genres… Au-delà de l’aspect parfaitement reconstruit des scènes d’intérieur où l’on sent que Curtiz s’est beaucoup préoccupé du décor, des tentures, de la présentation des tables, de la perpendicularité de chaque lit à la fenêtre (ce qui a pour principal conséquence qu’aucun lit ne sera jamais éclairé par le jour), c’est un portrait peu reluisant de l’Amérique profonde qu’il nous livre.

Film tourné en 1949, Boulevard des passions est presque une œuvre anti-nationaliste, ou plus exactement, un film de dénonciation : ce que déplore le réalisateur n’est pas l’alcool ou le jeu, c’est la course effrénée des « empereurs aux petits pieds » de Boldon City à la charge sénatoriale, c’est, une fois de plus, le renversement de l’idée de service de la communauté en service personnel ou oligarchique. Mais jamais il n’a le moindre respect pour cette clique : Joan Crawford et son mari sont toujours filmés dans la lumière. Dans la scène du meurtre, Lane a le visage d’un ange alors que le mort tombe dans l’obscurité la plus totale. En prison, elle semble également être la seule source de lumière. De l’autre côté du miroir, nous avons évidemment les personnages comme Titus Semple dont le caractère repoussant physiquement et moralement n’est jamais nuancé.

Michael Curtiz nous donne à voir un film noir dans toute sa splendeur, avec son histoire d’amour malmenée, son héroïne vaillante et renaissante dans les épreuves (inutile de préciser que Joan Crawford est une splendeur et prouve qu’elle n’a pas seulement vocation à jouer les femmes retorses et maîtresses de tout), et son arrière-plan pas si neutre que cela. Un film complet. Du Curtiz, en somme.

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