Le Pressentiment

Le Pressentiment

de Jean-Pierre Darroussin

  • Le Pressentiment

  • France2006
  • Réalisation : Jean-Pierre Darroussin
  • Scénario : Jean-Pierre Darroussin, Valérie Stroh
  • d'après : le roman Le Pressentiment
  • de : Emmanuel Bove
  • Image : Bernard Cavalié
  • Montage : Nelly Quettier
  • Musique : Albert Marcœur
  • Producteur(s) : Patrick Sobelman
  • Interprétation : Jean-Pierre Darroussin (Charles Benesteau), Valérie Stroh (Isabelle Chevasse), Amandine Jannin (Sabrina Jozic), Anne Canovas (Alice Benesteau), Nathalie Richard (Gabrielle Charmes-Aicquart), Hippolyte Girardot (Marc Benesteau)...
  • Distributeur : Bac Films
  • Date de sortie : 4 octobre 2006
  • Durée : 1h40

Le Pressentiment

de Jean-Pierre Darroussin

Cauchemar d'un promeneur solitaire


Cauchemar d'un promeneur solitaire

Comédien désormais familier, acteur fétiche de Robert Guédiguian, Jean-Pierre Darroussin se lance ici dans sa seconde expérience de réalisateur — après le court-métrage C’est trop con en 1995 — en adaptant un roman d’Emmanuel Bove, écrivain discret de la première moitié du vingtième siècle, tout en se donnant le rôle principal. Avocat issu d’un milieu aisé, Charles Benesteau décide un jour que ce monde arrogant et superficiel n’est plus le sien. Il part vivre en anonyme dans le XXe arrondissement (« le plus sinistre de Paris » dira-t-on) où il peut, pense-t-il, mener la vie d’un homme ordinaire, vaquant à ses tentatives d’écriture, dispensant gratuitement des conseils juridiques à ses voisins, tâchant de faire le bien autour de lui… tout en vivant sur sa part d’héritage. Un des quelques paradoxes de l’attitude d’un homme chez qui subsistent quelques traces de l’éducation qu’il voudrait laisser derrière lui. Les premiers plans cernent déjà un personnage absolument seul, qu’il se laisse aller à des monologues intérieurs, roule à vélo parmi les voitures parisiennes, ou couche ses réflexions sur un carnet avec un stylo à plume. Et contrairement à ses attentes, la nouvelle vie qu’il recherche ne le rapprochera pas du commun des mortels, ni l’aidera à y trouver sa place. Son attitude altruiste poussée jusqu’à l’abandon de lui-même, sa vision quelque peu idéalisée des gens ordinaires et sa relative absence au monde finiront par attirer sur lui la perplexité, la suspicion de ceux dont il voulait vivre la vie.

La mise en scène de l’isolement et du décalage total du protagoniste constitue la principale réussite du film. Un usage habile des gros plans sur le visage de cet homme traduit non seulement son intériorité, mais aussi, par le montage, son déphasage parfois absurde avec son environnement (voir la scène où il intercède auprès d’un policier en faveur d’un prévenu… dont il n’est que le conseiller officieux). Mais l’élément qui reflète le mieux son isolement et sa coupure avec le monde, c’est Paris, quasi-personnage du film. Omniprésents dans le métrage, les sons ambiants du quartier populaire contrastent avec le silence de l’environnement immédiat de Benesteau. Une caméra plutôt mobile explore les intérieurs d’appartements et les façades parisiennes. Elle isole Benesteau au milieu de ce décor, et même l’en fait parfois disparaître : ainsi le voit-on descendre un escalier et sortir lentement du cadre, tandis que la caméra poursuit son panoramique pour balayer la voie déserte.

« Pas si grave »

Le cinéaste est moins heureux quand il tente de mettre en scène l’impact social de l’attitude de son personnage, notamment son rôle révélateur de la mesquinerie de son entourage, bourgeois ou gens du peuple. Défaut d’adaptation d’une œuvre au contexte social plus ancien, ou héritage du simplisme de certains personnages que l’acteur Darroussin a incarnés ? Les portraits de ceux (famille bourgeoise, voisins soupçonneux) qui dévoilent leur étroitesse d’esprit devant le comportement de Benesteau et sous son regard désabusé, sont souvent grossièrement esquissés, voire caricaturaux (le face-à-face muet entre le héros et l’artiste pédant en tenue kitsch était vraiment dispensable). Sans doute les quelques inserts signifiants, tel ce plan sur des pigeons se disputant un bout de pain, auraient-ils suffi à exprimer un propos social sans l’alourdir. Heureusement, Darroussin a la modestie de ne pas prendre son film plus au sérieux qu’il ne devrait. La fausse fin, qui adoucit certes un peu l’errance tourmentée de Benesteau, désamorce aussi ce constat social plutôt raté, en suggérant que tout cela n’est pas si grave. Elle conclut un film singulier, mi-figue mi-raisin, mais dont demeure un voyage intérieur fascinant à défaut d’être vertigineux.

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