Julien a deux parents qui n’ont pas de nom. Sa mère n’en a pas besoin, elle existe par sa seule présence, élégante, amoureuse et tyrannique. Son père ne dit rien, il constate en permanence une situation qui s’aggrave. Enfant proche des jupons maternels, Julien grandit, découvre son corps et le cache à sa génitrice, qui ne le supporte pas. Un premier film parfois terrifiant qui ne s’alourdit pourtant jamais et porte un regard, si ce n’est vraiment neuf, du moins sincère, sur le passage de l’enfance inconsciente à l’adolescence consciente de la réalité des affects.
Un malheur s’est produit et tout le film se construira en flash-back pour en comprendre les causes. Un peu explicatif peut-être mais jamais insistant. Mon fils à moi réussit à donner l’idée de la pesanteur sociale et affective sans parsemer son film de symboles et de scènes chocs. C’est dans la longueur, dans la progression que se situe l’horreur de cette relation mère/fils. Julien n’est pas soumis, il a appris à aimer une mère qui l’adule. Elle danse avec lui sur Bécaud comme elle dansait, adolescente, avec son mari ; elle cherche à établir une confiance qui ne peut que se mouvoir en fusion, étant donné l’incapacité qu’elle a à lâcher du lest. Elle tente en quelque sorte de conserver sa jeunesse en interdisant à Julien de grandir.
Julien habite dans une maison que seule sa mère ouvrira et fermera. Julien vit dans un endroit clos où le cri maternel de son nom est incessant. Elle l’appelle tout le temps, elle le cherche partout, elle l’empêche de vivre. Mais Julien a 13 ans, et se découvre. Une très belle scène le montre sortant de sa douche et se cachant le sexe. Sa mère ne comprend pas pourquoi il garde sa serviette devant elle : il est à elle, ne peut pas avoir d’intimité, ne peut même penser à s’approprier une sexualité. Quiconque s’oppose à cette relation sera tué, symboliquement voire physiquement : sa petite amie Alice dont les lettres sont lues et jetées à la poubelle, sa sœur Suzanne qui tente une médiation et sera amenée à quitter la maison, et sa grand-mère (interprétée par la sublime Emmanuelle Riva), qui n’aura plus le droit de le voir. Tout tourne autour d’elle. Lorsque son rejeton fait de l’eczéma, elle lui demande : « C’est exprès pour me rendre malade ? » Elle aussi est enfermée, dans sa propre folie.
Ainsi Julien apprend à vivre en cachette, à voir ses amis, à faire le mur : car c’est par l’enfermement qu’il découvre l’illégal familial, le tabou, et qu’il finit par l’apprécier comme la seule liberté possible, la seule fenêtre ouverte derrière la frustration. Sa violence à elle, au départ contenue par la peur de n’être plus aimée, se métamorphose en violence dictatoriale. Nathalie Baye est, comme souvent, parfaite. Elle est lapidaire, par des phrases courtes qui sonnent chaque fois comme des reproches, mais elle ne prend pas toute la place. Elle fait partie de ces actrices qui ont également le talent de laisser les autres s’épanouir devant une caméra : son mari, Olivier Gourmet, est seul dans le cadre, mais s’en contente. La lâcheté n’empêche pas l’amour. Et Julien, interprété par le jeune Victor Sévaux, garde toujours cette pudeur et cette discrétion qui caractérise un personnage dont l’évocation est saccadée, empêchée par une mère qui n’accepte pas la virilité.
Martial Fougeron avait réalisé plusieurs courts métrages applaudis dans les festivals. Il s’essaye au long et parvient à donner corps à un sujet on ne peut plus rebattu. La direction d’acteurs (et les acteurs) est très fine, millimétrée. Martial Fougeron reste en dehors de son histoire, prend le parti de laisser sa caméra regarder, suivre les mouvements de chacun, et porter en elle la progression dramatique sans la juger. Il constate lui aussi, comme le père de famille, cette histoire d’amour particulière. Il filme le trouble, de ses personnages, et des situations qui s’acheminent vers une fin. Dans la construction des personnages, le réalisateur de Mon fils à moi n’a pas oublié le caractère social de son nid : la classe moyenne montrée est normale. Désespérément normale. C’est ce qui fait de ces personnes des êtres réels, et de cette mère, ni un monstre, ni une aliénée. Simplement une mère qui outrepasse ses droits et enferme son fils dans un enclos qu’elle ne supporte pas elle-même.