Les années 1950 dans le sud-ouest. On parle catalan dans la famille et dans le village, paisible, vaguement intemporel. C’est qu’ici le temps se révèle d’abord par des images d’archives qui entrecoupent les scènes de fiction. De l’âge où la science semble l’innocent prolongement d’une fascination pour le monde à la conscience des responsabilités, Colomer filme son enfance, de manière moins intéressante qu’il ne met en scène le souvenir et la mélancolie qui s’en font l’écho.
Comme on regarde les informations, les personnages de Nocturnes suivent les petits ou grands événements de leur temps : la fin des années 1950. Mais plutôt que d’être relayées par un poste de télévision, des séquences d’images d’archives remplissent l’écran et alternent avec les scènes de fiction. Après la télé et Internet, l’INA s’invite au cinéma. Coulant sur l’Histoire un thème musical à répétition, Henry Colomer donne le ton qui se voudra celui du film : la poésie filmique d’une douce mélancolie de l’enfance, avant sa perte. Nous voici donc entre les événements locaux (une baleine échoue sur une plage du sud-ouest français), lointains (l’envol de Spoutnik, des essais nucléaires) et ceux — terme cache-misère — de l’Algérie de la fin des années 1950. Tout ça vu d’une famille heureuse et calme, à hauteur de deux enfants pour qui le village comme le monde regorgent de mystères.
C’est le temps pour les deux petits de l’appréhension de l’unique surface des choses, un temps où pourtant tout est source d’intérêt puisque mystérieux. Colomer a composé son film en neuf séquences qu’il aurait pu appeler « Petites épiphanies ». Si chaque acteur remplit son rôle avec justesse et que Quentin Testas possède un visage lunaire qui pose sur chaque chose un regard de découvreur, la rythmique trop précise de l’ensemble finit par grignoter la poésie. Pourtant Nocturnes traduit ambitieusement le regard d’un homme vieillissant sur son souvenir de l’enfance. Le rapport à la science, d’une vieille boite de Mecano aux machines de guerre, semble le prolongement d’une fascination pour la nature et son fonctionnement complexe. Entre les enfants gambadant, espions ignorés qui jouent de la lampe torche dans la nuit, et ces majestueuses images d’archives au grain tranchant avec l’image lisse du film, émane toute l’ambiguïté de la science et des chercheurs. C’est un peu à quoi se retrouve confronté l’aîné avec le départ de la famille pour l’Algérie. Les fabuleuses voitures qui trônent dans la cour de la caserne troquent peu à peu la poésie de leur énorme carrosserie luisante contre leur raison d’être : servir à la guerre. Dans ce parcours de l’enfance vers l’age adulte, l’aîné perd de son innocence et le film de sa force.
Ce qui faisait le charme de Nocturnes dans ses premières séquences ne se renouvelle pas et devient pesant. Le noir et blanc, l’alternance des grains et des types d’images, l’omniprésence de sons métronomiques ou du rythme fluide de la musique systématiquement collée aux archives. La mise en scène ajoute au coté rétro du film un ton qui oscille entre lucidité et mélancolie. Mais à ne pas vouloir opposer les images réelles et violentes de l’INA à la vie de la famille, Nocturnes lasse et la période algérienne du film ne transmet pas la tension de ses protagonistes. Car si Colomer vise une forme originale, il s’embarrasse de barrières scénaristiques qui dirigent le film vers un sujet réaliste dont le traitement est ici beaucoup moins original. Cette orientation correspond à la perte de l’innocence, elle correspond également à une perte de singularité. Du coup la toute dernière scène, un retour pourtant fort sur le regard de Colomer, ne marque pas suffisamment. Puisque les objets évocateurs de l’enfance qui trônent en début et en fin de film appellent à un souvenir quasi-onirique, dommage que Colomer n’économise pas ses effets pour nous laisser somnambuler Nocturnes de bout en bout.