L’Orchestra

L’Orchestra

de Agostino Ferrente

  • L’Orchestra
  • (L’Orchestra di Piazza Vittorio)

  • Italie2006
  • Réalisation : Agostino Ferrente
  • Scénario : Agostino Ferrente
  • Montage : Desideria Rayner, Jacopo Quadri
  • Musique : l'Orchestra di Piazza Vittorio, dirigé par Mario Tronco
  • Producteur(s) : Angela Occhipinti, Agostino Ferrente, Donatella Botti
  • Interprétation : Agostino Ferrente, Mario Tronco, Dina Capozio, Houcine Ataa, Rahis Bharti, Omar Lopez Valle, Raul Schebba, Pino Pecorelli, Marian Serban, Amrit Hussain, Mohammed Bilal, Carlos Paz, Ziad Trabelsi, Pap Yeri Samb, John Maida, Peppe d’Argenzio, Abdel Majid Karam...
  • Date de sortie : 3 décembre 2008
  • Durée : 1h33

L’Orchestra

de Agostino Ferrente

Tous les chemins mènent à Rome


Tous les chemins mènent à Rome

En 2001, Agostino Ferrente, documentariste engagé[1]Agostino Ferrente est notamment le vice-président de l’association Doc/it, qui soutient la promotion du documentaire italien, à travers des événements comme le prix Doc/it à la Mostra de Venise., crée le collectif Apollo 11 pour sauver un cinéma-théâtre historique de sa transformation en salle de jeux. C’est avec cette association et Mario Tronco, clavier du groupe Avion Travel, qu’il se lance dans un projet fou : créer un orchestre regroupant des musiciens et chanteurs du monde entier, L’Orchestra di Piazza Vittorio. Nul Italien n’ignore la signification symbolique de la piazza Vittorio Emanuele, dans le quartier de l’Esquilino à Rome, lieu d’une immigration problématique pour certains et instrumentalisée comme telle par un pouvoir xénophobe et raciste. Pendant cinq ans, le cinéaste filme la réalisation de ce projet insensé pour en tirer ce beau documentaire. L’Orchestra est une œuvre citoyenne et humaine : il arrive à point nommé pour répondre aux propos fielleux d’un certain président du conseil sur le « bronzage » du nouveau président américain.

La piazza Vittorio Emanuele incarne les déchirements internes d’une société qui voit périodiquement ressurgir la peur, voire la haine de l’Autre. Ne nous méprenons pourtant pas : L’Orchestra di Piazza Vittorio n’est pas un brûlot politique, un pamphlet contre la politique xénophobe des gouvernements successifs ni même un documentaire sur l’immigration. Le contexte socio-politique trouve sa place aux lisières du film, en ouverture et en clôture, quand la caméra plonge le spectateur en plein cœur des manifestations qui se sont déroulées sur cette place Vittorio Emanuele à l’occasion du vote de la loi Bossi-Fini[2]Loi approuvée en juillet 2002, qui prend son nom du leader du parti post-fasciste Alliance Nationale, Gianfranco Fini, et du leader du parti séparatiste Ligue du Nord, Umberto Bossi. Elle vise à réglementer la politique d’immigration, par l’expulsion immédiate des étrangers clandestins sur simple décision administrative du Préfet de Police local.. La réalité de l’immigration vient aussi s’inscrire en filigrane, au cours du film, au travers des rencontres avec les musiciens. Ouvertures fugitives sur les raisons qui ont poussé Houcine, Carlos, Homas et bien d’autres à quitter leur pays natal, brefs aperçus de leur quotidien à Rome, évocation de leurs projets futurs. Le cinéaste reste en définitive assez discret sur les difficultés administratives, les entraves politiques faites au projet : dans le dossier de presse, il évoque l’attitude ambiguë du centre-gauche, réticente, puis prête à instrumentaliser un projet qui devenait prometteur. On peut trouver dommage que cela n’apparaisse pas dans le film. Néanmoins c’est avec finesse qu’Agostino Ferrente situe le projet dans son contexte historico-socio-politique, sans s’appesantir dessus, par choix : celui de nous « parler » d’abord de l’Orchestre.

Le titre est clair : l’histoire qui nous est contée, c’est celle de cet Orchestre né après 5 ans d’une gestation à la fois douloureuse et excitante. Le rêve commence à prendre corps quand la responsable romaine du festival Roma-Europa pour 2002 accorde son soutien à Agostino Ferrente et Mario Tronco : leur orchestre ouvrira le festival. Mais pour que le rêve devienne réalité… il va falloir le monter, cet orchestre ! Pendant 5 ans, le cinéaste enregistre, caméra en main, les avancées (et les reculs…) du projet. Elle se révèle d’ailleurs bien utile, cette caméra : « Dans notre société où l’intérêt pour les événements se mesure en fonction de l’impact audiovisuel, la présence d’une caméra a sûrement contribué à faire apparaître notre démarche plus légitime vis-à-vis de nos interlocuteurs. » Supposée n’être là que pour enregistrer l’événement, la caméra le créa. Le Verbe divin fait être la lumière, et le monde, la caméra, ici, donne aussi naissance à son objet. On pourrait d’ailleurs s’amuser à poursuivre le parallèle biblique : car, qu’est-ce que cet orchestre, sinon une tour de Babel, mais dans laquelle les bâtisseurs finiront par s’entendre et se comprendre. Il n’est pas si simple de chanter dans une langue que l’on ne connaît pas, d’accorder ensemble djembé, dudum et sabar du Sénégal avec des percussions, un saxophone, un luth et castagnettes, de mettre les chants grecs au rythme de l’Inde ou de l’Argentine. Comme il n’est pas simple de s’intégrer sans sentir son identité culturelle menacée. Le mérite d’Agostino Ferrente est de savoir montrer avec finesse et humour les diverses facettes de cette intégration dans le microcosme de l’Orchestre.

Rien d’étonnant, en définitive, à ce qu’Agostino Ferrente place son projet et sa réflexion sous le signe de Pier Paolo Pasolini, évoquant au début Che cosa sono le nuvole ?, et terminant le documentaire sur une citation du cinéaste : « Sapessi cos’è Roma… », « si tu savais ce qu’est Rome.. » Pasolini peut assurément incarner cette figure emblématique, car toute sa vie, et jusque dans sa mort, il fut victime de la peur de l’Autre. Une figure tutélaire aussi, car il ne cessa de lutter pour faire de la culture le lieu d’une communication entre les peuples, la voie de l’intégration.

Et la musique dans tout ça ? « Je ne suis pas un historien de la musique et je ne cherchais pas à faire un film “musical”. » Au fil des essais et des répétitions résonnent pourtant toutes sortes de voix et d’instruments, de rythmes et de styles, et le spectateur se laisse aisément emporter, seulement frustré quand le bout d’essai du musicien est terminé. Agostino Ferrente et Mario Tronco ont dû attendre cinq ans pour que leur rêve se réalise : il faudra au spectateur attendre la fin du film et le concert du festival Roma-Europa, ou celui donné sur la piazza Vittorio, pour voir et entendre le très beau « happy end » de ce projet. Car comme le dit Agostino Ferrente, si les histoires d’immigration sont souvent dramatiques, ici, « grâce à l’Orchestre, on vit une parenthèse enchantée, on raconte une histoire qui se termine bien ! » Tellement bien que L’Orchestra a été primé dans de nombreux festivals, et que depuis la sortie du film en Italie fin 2006, l’orchestre enchaîne les concerts dans le monde entier, et créera aux Nuits de Fourvière à Lyon, en juin 2009, une adaptation de Mozart : L’Orchestra di Piazza Vittorio dans : La Flûte enchantée. L’enregistrement d’un nouveau disque est aussi prévu, produit avec Bob Ezrin, producteur de Lou Reed ou des Pink Floyd. To be continued…

Notes

Notes
1 Agostino Ferrente est notamment le vice-président de l’association Doc/it, qui soutient la promotion du documentaire italien, à travers des événements comme le prix Doc/it à la Mostra de Venise.
2 Loi approuvée en juillet 2002, qui prend son nom du leader du parti post-fasciste Alliance Nationale, Gianfranco Fini, et du leader du parti séparatiste Ligue du Nord, Umberto Bossi. Elle vise à réglementer la politique d’immigration, par l’expulsion immédiate des étrangers clandestins sur simple décision administrative du Préfet de Police local.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !