Un écrivain à la mode, déjà blasé de son image, part à Ibiza sur la trace des hippies, sujet de son prochain livre. Bonne façon de faire une parenthèse dans sa vie parisienne, classe et médiatique. Une rencontre avec une jeune femme mystérieuse, des êtres jalons du passé et du présent : Des illusions ne surprend pas par ses personnages mais par leurs rencontres et leur étonnante manière de cohabiter. Vision nostalgique d’une île qui accepta d’autres choix de vie.
Pas de meilleure manière d’entrer dans Des illusions que par l’image de son personnage principal, à la télé, pendant Vol de nuit. Florent, jeune écrivain à la mode, y est filmé comme sur un plateau, en tous sens et angles sans grands rapports avec son propos. Mais c’est aussi le téléviseur qui est filmé, diffusant l’émission et le cliché d’un jeune auteur branché. Face à la télé, puis en coulisse, l’amie de l’écrivain, une journaliste qui le coache pour qu’il ne quitte jamais l’esprit des media. Elle est aussi dynamique et encourageante que juge froid de ses performances télévisuelles. Lui est aussi élégant qu’apathique, dandy dehors, blasé dedans.
Il y aura d’autres personnages, rencontrés à Ibiza où Florent part seul pour écrire son nouveau roman. Deux raisons : l’isolement de l’écrivain (image fermée), le bain dans son sujet (image ouverte). Jusque là le film sonne faux : plus Florent reste seul, plus le jeu traverse le personnage. Pour exemple cette scène dans le petit appartement qu’il a loué au cœur d’une magnifique vieille ville, lorsqu’il s’assoit devant son ordinateur, ne se sent pas à l’aise, essaye une autre place, bouge à nouveau, se sert un verre de vin, ne parvient toujours pas à écrire.
Mettre en scène l’artiste, particulièrement au travail, fait glisser Étienne Faure vers une caricature involontaire. Mais le réalisateur ne s’arrête heureusement pas là. Florent souhaite rencontrer des hippies de la première génération. Petite caméra numérique à la main, il les filme et les écoute parler. Lors de ces rencontres, la mise en scène ne transparaît plus. Pas de caméra subjective, on y voit Florent filmer sagement, des images pour lui-même qu’on ne reverra pas (sauf une fois mais cela n’a aucune importance). Les scènes de témoignages fonctionnent parce que l’attention semble portée au discours, non aux attitudes. Mais discours et attitudes se mêlent tant le premier ne fait rien d’autre que raconter la croyance en la possibilité de vivre en paix avec tous les hommes. Faure fait de ces fragments sur le mouvement hippie une définition loin des clichés habituels, au plus près d’un idéal : la plus totale liberté, dont les pièges bien connus restent en creux. Florent archive ces moments, ne fouille pas ce qu’on lui tend pour exhiber le plus clinquant de la matière. C’est ainsi que Florent/Faure respecte l’autre, montre qu’il croit encore – peut-être un instant, peut-être dans de rares lieux – que l’individu et le groupe peuvent se mélanger sans s’aliéner.
Des illusions, d’abord réalisé pour la télévision, surprend ici par l’inclusion de ces témoignages dans la fiction. On est plus habitué à la modulation du réel par le cinéma qu’à une trame bien définie ponctuée d’échappées documentaires. Elles donnent pourtant un souffle vital à l’ensemble. Et déjà la touche la plus risquée et réussie de ces rencontres, c’est Florent, entre nos regards et eux, soudain placé en spectateur avec son carnet de note. Les hippies et le dandy se regardent sans s’analyser, en restent à l’autre comme chaleur, non comme signifiant. Derrière l’acceptation des hippies par les Ibicencos de 1960 à nos jours, c’est l’acceptation de soi, question toujours présente et larvée dans Des illusions.
Or ce lien entre les gens est la réussite du film. Pris seuls les personnages ne tiennent pas la route. Et l’arrivée d’Eva, mystérieuse néo-hippie en fin d’adolescence n’échappe pas à la règle. Ridicule seule, sur son ponton à l’arrivée dans l’île, pas crédible à dormir dans une grotte, affirmant par le corps pouvoir vivre sans argent, sans attaches. Mais importante à côté des autres, qu’il s’agisse de son frère (le capitaliste) venu la ramener de force à la maison, d’un inconnu (le dragueur), ou de Florent (très tôt devenu l’amant). Encore que ce couple improbable porte d’autres enjeux que le « vivre ensemble », puisque Eva est tout le passé dans lequel s’est plongé l’écrivain, un fantôme et fantasme qui disparaîtra une fois le roman fini. Mais la puissance échappe au premier plan, elle est dans cette sorte d’amitié qui naît entre le frère d’Eva et Florent malgré leur haine affichée et leur opposition caricaturale. Elle est aussi dans le retour à Paris, les retrouvailles avec l’amie-attachée de presse. Celle-ci accepte l’errance de Florent, ses infidélités, et lui accepte de la retrouver, de refermer cette page comme la dernière de son roman. Qu’importe la boucle scénaristique et les résolutions trop explicites, le rétablissement ne passe que par l’acceptation et la digestion d’un statut, celui d’écrivain pour Florent, comme un costume bien moins pesant dès lors qu’on sait pouvoir le transpercer, même si cela aussi est peut-être une illusion.