Mushon Salmona, pour son premier long-métrage, endosse la double défroque du sociologue et du raconteur, mais s’empêtre dans ses costumes. Il voudrait répondre à la richesse du milieu décrit – un quartier « difficile » du sud d’Israël – par la complexité d’une structure chorale et, à terme, brinquebalante. Une jeunesse israélienne ne filme malheureusement rien d’autre que son scénario, ne remplit aucun des rôles qu’il se proposait : enquêter, témoigner et offrir une véritable échappatoire à la vie de quartier.
L’espèce du cinéaste-sociologue n’est pas cinématographiquement fiable. Il fait plus confiance à ses tableaux de statistiques qu’à ses personnages. Le seul domaine où il assure un minimum, c’est sur la « qualité » d’interprétation de ses films. Dans Une jeunesse israélienne, force est de constater qu’il ne s’en tire pas trop mal, que sa petite troupe est, sinon émouvante, au moins convaincante. Ce minimum lui était pourtant indispensable : sans lui, impossible de donner à son protocole d’enquêteur l’apparence de la vie. Dans le champ du cinéma, ce protocole s’appelle scénario. Tout le film est un effort – voire un épuisement – voué à l’accomplissement de sa loi d’airain, inflexible. Que d’efforts nécessaires, en effet, pour recouvrir sa structure rigide d’une peau fragile, frémissante. C’est que le cinéaste-sociologue a une thèse à défendre mais pas d’hypothèse à risquer ; il a beaucoup de choses à dire, mais peu à montrer. S’il déroule une suite d’images, c’est uniquement pour servir de tapis à son discours. Comment pourrait-il faire autrement, puisque, dans son système, tout part du discours et tout, finalement, doit y revenir ? En d’autres termes, que représente une image quand on n’en a pas besoin ?
Une réponse possible serait : du travail (indéniable) en pure perte. Mushon Salmona prélève trois échantillons représentatifs de la jeunesse défavorisée de Beer Sheva, ville du sud d’Israël, et les transforme en personnages. Opération fastidieuse : les trois adolescents sensés contenir assez de caractéristiques ethniques, religieuses et sociales pour fournir la grille de lecture de toute une région bigarrée, cosmopolite, sont chargés de « passif » comme des mulets. Ou remplis comme des fiches. Mon premier : livreur de pizza, capitaine de l’équipe de foot, arrogant, un peu raciste. Mon second : éthiopien portant la kippa, prodige du foot, apathique, un peu junkie. Mon troisième : immigré d’origine russe, dealer, racketteur, mais bon cœur (si, si, il joue du piano). Soient Shlomi, Adiel et Dima. Au début du film, chacun, dans son coin est soumis à la violence, à la pression de son milieu, plus ou moins pauvre. Chacun a ses raisons qui l’éloignent d’une scolarité salvatrice – délitement de la structure familiale, petit banditisme – et l’on sait à quel point, pour le cinéaste-sociologue, ces « raisons » définissent autant qu’elles déterminent[1]C’est pourquoi il trouve ses outils privilégiés dans le champ d’un petit naturalisme étriqué.. Le protocole se charge pour un temps de réunir ces trois adolescents au sein d’un club de football en lice pour la coupe, où ils se frotteront aux espoirs de la compétition, à l’enseignement alternatif et bienfaiteur du collectif, à la bienveillance paternaliste d’un coach. Rattrapés par leurs « raisons » initiales, petits arrangements avec un quotidien crapuleux, nos trois héros verront leurs rêves – disputer la finale des juniors, être repérés par un recruteur – anéantis au dernier moment. Cueillis en plein vol, sacrifiés aux besoins de la démonstration. Quelle démonstration ? Celle qui prouve qu’il n’est pas facile de s’en sortir quand on vient d’un quartier défavorisé. CQFD. Ce film en trois parties (thèse, antithèse, synthèse), vous l’avez déjà vu mille fois.
Difficile condition que celle du cinéaste qui se met lui-même des bâtons dans les roues. Contraint de lutter contre la nature programmatique de son scénario – qui exige la preuve d’une violence permanente – Salmona privilégie les scènes de confrontation, d’engueulades, de prises de becs, comptant sur elles pour insuffler à tout ce ronron la vitalité et l’énergie qui lui manquent (et puis, on le sait, les pauvres débordent de vitalité). Mais finalement, quand deux mâles se croisent dans Une jeunesse israélienne, le fait qu’ils en viennent à jouer des cornes est aussi inévitable que, disons, sur Terre, la chute des corps. Une chance, aussi infime soit-elle, d’échapper au programme s’avère à chaque fois l’occasion d’y retomber. Heureusement que, dans tout ce satané déterminisme, corseté jusqu’à l’étouffement, Salmona a pris la peine de choisir des acteurs parmi les jeunes du coin. Les non professionnels drainent toujours de l’extérieur des formes – corps, voix, accents, visages – qui échappent au scénario, à toute cette somme de déjà-prévu qui préside à la réalisation d’un film (et Dieu sait si elle pèse, ici). C’est bien peu pour changer la donne, évidemment, mais chacun des trois adolescents de cette jeunesse en titre renferme en lui le secret d’un léger décalage avec le train-train téléfilmique, un ralentissement, un certain mutisme parfois, qu’on imagine n’appartenir qu’à lui seul, être le signe d’un monde intérieur, jamais divulgué. Maigre pitance pour le spectateur, mais pitance tout de même.
La promesse de communion footballistique sauvagement taclée in fine, le spectateur se retrouve avec, entre les mains, un tout bête film choral, avec son habituel rouleau compresseur de destins. De l’amalgame de trois histoires qui annonçaient chacune leur singularité, ne ressort qu’une vague généralité, un vilain spectre d’ensemble pas même informatif. Quelque chose comme : « Certains s’en sortiront par cette seule échappatoire qu’est le sport, mais certains seulement… » C’est bien simple : à la fin de la projection, on n’a rien appris sur la ville de Beer Sheva, sur Israël, sur le stade de Vasermil (qui donne son titre original au film), sur les clubs de foot juniors, ni même sur ce qui différencie la jeunesse en question de toutes les autres jeunesses du monde (rien en fait), en dépit du tas de bonnes intentions dont l’ensemble est pétri. Formellement, Salmona ne trouve rien d’autre qu’à mimer tout du long la prise de vue documentaire, secouant sa pauvre caméra portée pour lui faire dégorger par force ne serait-ce qu’une once de vie, décidement bien absente. À la limite, on peut reconnaître à Une jeunesse israélienne une juste illustration de ce fait qu’en football amateur, on marque dix fois plus de buts qu’en professionnel. Ça n’arrête pas : en deux passes, on est déjà devant les cages adverses. On tire et : goal ! Ainsi, le cinéaste-sociologue, fin observateur caché derrière la vitre de son observatoire, passe pas mal de son temps à filmer des buts – ses belles intentions – mais n’en marque aucun.
Notes
| ↑1 | C’est pourquoi il trouve ses outils privilégiés dans le champ d’un petit naturalisme étriqué. |
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