Vous connaissez les pyramides de chaussures, happening médiatique orchestré par l’ONG Handicap International pour figurer chaque jambe arrachée par les mines et les bombes à sous-munitions. Chaque année, un peu partout en France, fleurissent ces montagnes symboliques, à la fois symptômes de l’engagement de l’organisation, de ses adhérents, mais aussi de la difficulté à représenter, à symboliser l’urgence et l’indignité de la situation. Avec Pluie du diable, le producteur Philippe Cosson ajoute une pierre cinématographique à l’édifice – et s’enfonce vigoureusement dans de nombreuses et malheureuses ornières.
La « Pluie du diable » est, à en croire le dossier de presse du film, une expression utilisée par les malheureux civils de la ville irakienne de Bassora (première poche de résistance d’importance aux forces anglo-américaines lors de l’invasion de l’Irak, en 2003, et bataille d’une grande violence) pour désigner le bombardement de la ville par les bombes à sous-munitions, autrement appelées mines antipersonnel. Il faut avouer que l’expression est fort bien choisie, tant l’ingéniosité de ces armes relève d’une perversité des plus diaboliques. Une bombe à sous-munitions est donc un énorme cylindre de contenant une myriade de plus petites bombes, de la taille d’une balle de tennis. Multipliez le nombre de ces petites bombes par celui de ces cylindres lâchés sur les zones de guerre – vous ne serez pas plus près de concevoir plus concrètement la terrible réalité, car le constat demeure : l’énormité criminelle de l’utilisation de ces armes est inconcevable.
C’est d’ailleurs par la surprise que le producteur de documentaires Philippe Cosson va s’intéresser au problème des B.A.S.M. (bombes à sous-munitions), par une confrontation directe avec la mort d’enfants au Laos. Ainsi que le décrit fort bien le jeune réalisateur – c’est ici son premier film – le Laos est un pays où l’injustice terrible qui accompagne l’utilisation des B.A.S.M., certainement l’une des armes les plus destructrices pour les populations civiles en temps d’après-guerre, où cette injustice confine le plus totalement à l’ubuesque. Le Laos a été utilisé pendant le conflit entre les États-Unis et le Viêt-Nam, par les seconds pour transporter hommes et matériel. Les États-Unis, quant à eux, étant bien décidés à couper cette route, ont tapissé le sol du pays de B.A.S.M. Mais aucun des deux pays n’a officiellement admis avoir mis les pieds sur le territoire national du Laos : et si les Vietnamiens n’y étaient pas, alors les Américains non plus. Aujourd’hui, alors que le pays végète dans une misère honteuse et ne peux évidemment pas subvenir aux frais nécessaires à la formation des populations aux dangers des B.A.S.M., autant qu’à un déminage efficace, les États-Unis refusent toujours d’admettre leur responsabilité – et donc d’aider à la payer la note.
Cosson choisit de donner la parole aux Laotiens, aux petites gens comme à des responsables plus officiels, dans une première partie proprement passionnante, et adopte un angle qui a l’avantage de donner, enfin, de la chair à la tragédie des pays touchés par les B.A.S.M. – le tout avec une certaine acuité en tant qu’intervieweur, qui laisse tout les espoirs quant à la suite de son documentaire. Hélas, l’idée de considérer un problème guerrier d’échelle mondiale par le prisme d’un quotidien donné, sans vouloir sortir les oriflammes du pathos et du film à thèse fait long feu.
Bientôt, Philippe Cosson va donner la parole à la fois aux vétérans américains de la guerre du Laos (qui se trouvent opportunément être tous très humains, et regretter avec force leurs actions là-bas), au responsable d’une entreprise suisse spécialisée dans le déminage, et enfin et surtout, à un ex-général américain, reconverti dans le rôle de V.I.P. de luxe pour un société de marchands d’armes. Élargissement et simplification du propos, création de personnages-archétypes pour faciliter la réflexion (et par là-même, la nier et l’invalider), montage ronflant de pathos : on croirait dès lors nager dans le pire du « journalisme » sensationnaliste à la Michael Moore. Avec une certaine amertume, on verra s’éloigner ce portrait saisissant d’humanité de l’absurdité parfaite dans laquelle la guerre peut plonger un pays et sa population, pour s’enfoncer dans le discours à thèse, un discours qui finira, évidemment, par couronner sa course au pathos avec des chiffres, abstraits, confortables dans leur efficacité glacée, mais manquant de l’humanité nécessaire à porter réellement.