Dans l’ombre un peu trop encombrante d’un Depardon, Mika Gianotti poursuit son travail de documentariste sur le système judiciaire. Six ans après la sortie dans nos salles de Dans le sillon du juge sans robe, la réalisatrice recueille les doutes du président d’une cour d’assises face aux cas qu’il doit juger. Si l’analyse peine parfois à convaincre, l’humilité avec laquelle est traité le sujet rappelle combien la justice est avant tout une affaire d’hommes.
Alors qu’il suit deux affaires judiciaires au cours desquelles deux hommes désœuvrés sont directement impliqués dans l’homicide (ou la tentative) de leur compagne, le président de la cour d’assises de Saint-Omer accepte d’engager un dialogue avec la caméra pour faire part de ses doutes et des préjugés qui peuvent venir parasiter son équité, seul fondement valable d’une décision de justice. Si Raymond Depardon a pu livrer des documentaires passionnants sur la machine judiciaire (Dixième chambre, instants d’audience et surtout Délits flagrants), il n’avait jamais fait le choix d’investir le terrain de la confession, se bornant volontairement à une hagiographie implacable des rapports de force entre les juges et les jugés. Ici, la démarche est singulièrement différente puisqu’il s’agit d’humaniser au maximum la représentation (au sens théâtral) de l’exercice de la justice en laissant s’immiscer le doute, la part de non-résolution, quitte à laisser entendre que l’arbitraire, ennemi déontologique de la justice, est pourtant inévitable puisque inhérent au raisonnement de chaque être humain, qu’il soit juge ou non.
À ce titre, le président, que le réalisateur suit au cours de deux affaires d’homicide, se livre à cœur ouvert, confiant les doutes qui l’assaillent au fur et à mesure du déroulement de l’affaire, obsédé par cette volonté de tenir à distance toute pensée ou conclusion qui pourrait l’écarter du droit chemin de l’intégrité. Étrangement, c’est peut-être dans ce procédé que le projet trouve sa principale limite. En effet, les confidences du président, pas toujours d’une extrême pertinence dans la mesure où elles font finalement écho aux mêmes questions que tout individu peut se poser dans un tout autre cadre qu’une cour de justice, entrecoupent les scènes d’audience avec un systématisme qui donne le sentiment que le doute est parfois préfabriqué, et noyé dans des considérations un peu générales. Le Président est ici en représentation, dans la mesure où il met en scène sa propre pensée dont le déroulé semble malheureusement prévu à l’avance, comme si le dispositif proposé par la réalisatrice ne permettait finalement pas l’irruption de la subjectivité spontanée, véritable grain de sable dans le rouage de la justice.
Par conséquent, les meilleurs passages du documentaire sont à trouver du côté des audiences, notamment lorsque les accusés sont amenés à s’expliquer sur leurs actions, à tenter de justifier les égarements qui les ont conduits à commettre l’irréparable. Quelque part entre la mauvaise foi, le repentir et une perception déformée de la réalité, ces individus qu’on charge d’une responsabilité restent malgré tout des humains dont les mensonges ou les franches déclarations sont le contrepoint d’une vie en déshérence, souvent plombée par le vide affectif. C’est dans cette béance, cet espace qui sépare les deux partis que se dessinent le malaise et le doute car, au jugement d’une cour, se retrouve suspendu le sort de deux hommes pour lesquels on ne connaîtra jamais totalement le degré de lucidité et les circonstances du drame. Peut-être aurait-il fallu que la réalisatrice s’en tienne davantage à ce procédé plutôt que de donner la possibilité au président de commenter ce que le spectateur perçoit de toute évidence.