Le Fils du marchand d’olives

Le Fils du marchand d’olives

de Mathieu Zeitindjioglou

  • Le Fils du marchand d’olives

  • France2011
  • Réalisation : Mathieu Zeitindjioglou
  • Scénario : Mathieu Zeitindjioglou, Anna Zeitindjioglou, Thomas Rio
  • Image : Mathieu Zeitindjioglou
  • Son : Gabriel Annède
  • Montage : Mathieu Zeitindjioglou
  • Musique : Gabriel Annède, Rodolphe Caldironi
  • Producteur(s) : Mathieu Zeitindjioglou, Anna Zeitindjioglou, Arnaud Hubert, Georges Fernandez
  • Production : Zfilms, Kode Agency, Hérodiade Films
  • Direction artistique : Mathieu Zeitindjioglou
    Animation : Ronan Jupin, à partir de peintures, dessins et photomontages de Mathieu Zeitindjioglou
    Narration du conte : Jean-Claude Dreyfus
  • Distributeur : Zelig Films Distribution
  • Date de sortie : 11 avril 2012
  • Durée : 1h17

Le Fils du marchand d’olives

de Mathieu Zeitindjioglou

Turkish Defiance


Turkish Defiance

Mathieu Zeitindjioglou vient de se marier. En guise de voyage de noces, sa chère et tendre Anna lui a proposé un retour à ses racines, dans l’arrière-pays turc. Le Fils du marchand d’olives est avant tout la chronique de ce voyage, à prétention d’enquête, mais qui, à l’arrivée, aura moins enquêté que martelé à l’envi une évidence déjà anticipée.

Si rigolo qu’il puisse paraître pour une oreille française (et les époux eux-mêmes s’en amusent, gloussement de dindon à l’appui), la consonance turque du nom Zeitindjioglou cache un abîme de douleur ancestrale. Le grand-père du réalisateur est né Zeitounjian, arménien, et la turquisation de son nom en 1914 lui a permis d’échapper au génocide déclenché l’année suivante par l’empire ottoman, avant d’émigrer en France. Ce brouillage d’une origine refoulée (étouffement qui se confond avec la négation persistante du génocide par les Turcs), Mathieu Zeitindjioglou l’énonce bien, mais ne le travaille guère que comme point de départ des séquences d’animation qui ouvrent, articulent et ferment son documentaire. Ce film dans le film raconte, avec de vrais morceaux de photos d’archive insérés dedans et la voix aux intonations ironiques de Jean-Claude Dreyfus, la fable d’un jeune commerçant qui se vêt d’une peau de loup avant d’assister, impuissant, au massacre des siens par de vrais loups. Soit la reformulation métaphorique de l’énoncé du reportage en prises de vue réelles, tout comme la suite où un descendant du commerçant, gêné par la peau de loup désormais inamovible dont il a hérité, part chercher la vérité sur ce massacre. Au dilemme énoncé des origines de l’auteur, au travail d’enquête enregistré avec une caméra numérique, l’animation ne fait qu’ajouter une touche de sophistication narrative et esthétique, certes séduisante mais qui ne fait, sur le fond, que répéter et surligner les constats du réel.

Une bête réponse à la bête immonde

Répétition, variations sur un même thème à pauvre valeur ajoutée : tel est le butoir qui occulte l’horizon de cette chronique dont l’objectif est moins de rechercher que de conforter, pesamment. La principale activité des jeunes mariés rapportée par le film consiste à demander à des Turcs ce qu’ils pensent du génocide arménien — c’est Anna qui pose les questions. Ils ne rencontrent qu’un prévisible mur de déni général — qu’ils s’obstinent cependant à éprouver et à faire réagir, encore et encore. Passant du quidam de base au conservateur de musée, du policier au conférencier en visite en Europe, ils posent et reposent les mêmes questions directes et gênantes dont on sait d’avance qu’elles n’obtiendront aucune réponse satisfaisante, cherchant même à travers le pays les quelques musées révisionnistes qui attribuent aux Arméniens la responsabilité des « troubles » de l’époque. Le seul intérêt de cette accumulation mécanique d’échecs attendus à traiter de la « question arménienne » pourrait résider dans le panorama de tactiques d’esquive variées, les réponses obtenues allant du simple « connais pas » à la thèse du complot arménien international, en passant par l’impayable « ouvrez donc un livre d’histoire !» comme si les seuls livres de référence étaient turcs… De ce panorama se dégage surtout l’épais brouillard dans lequel la question demeure en Turquie, confusion qu’il eût été intéressant de chercher à percer — pour titiller l’inconscient d’un peuple ou pour explorer le mécanisme de propagation de contre-vérités à une telle échelle — mais que Zeitindjioglou ne sait que railler bassement en sous-titrant en grand l’anglais approximatif d’un interlocuteur (« WHAT YOU UNDERSTAND ?»).

Ajoutée à ce regard perceptiblement hautain sur ceux qu’ils interrogent, l’apparition d’un historien français chargé de démonter sommairement, mais avec des accents d’expert, les extraits les plus caricaturaux de la propagande kémaliste sur le sujet achève de dévier la recherche des origines en un exercice moins courageux et moins glorieux : stigmatisation du peuple turc vu uniquement par le prisme de cette question, représenté en somme comme une combinaison d’infâmes négationnistes[1]Forcément, l’Holocauste est convoqué pour la démonstration : le rapprochement est si facile, c’est même le champion de la dénonciation facile, Bernard-Henri Lévy, qui s’y colle… et de moutons élevés dans le mensonge depuis des décennies en dépit de toutes les preuves établies. Les éclairs de progressisme perçant chez les tout derniers interrogés apparaissent dès lors comme un mouvement de dédouanement assez hypocrite, de la part d’un réalisateur rechignant à assumer l’aspect cathartique peu aimable de son film. Les Zeitindjioglou, on s’en souvient, étaient venus rechercher des traces d’origines arméniennes bafouées. Mais outre que sur place, presque tout vestige de la communauté arménienne a été effacé, le film ne tire pas grand-chose de la cicatrice intérieure qu’on imagine chez le réalisateur, la voix-off d’Anna se faisant le seul relais — plutôt distant — des sentiments qu’elle suppute chez son mari. La bête charge contre le déni turc reste l’expression dominante du conflit de Mathieu Zeitindjioglou avec son état civil, lequel a visiblement choisi, pour conjurer l’altération du nom de ses ancêtres par la langue de leurs oppresseurs, de tenir cette altérité à distance par le mépris. Quant au rappel de l’histoire, il n’est ici que pour être prêché aux convertis et laisser les autres dans l’infamie. L’impériosité du devoir de mémoire prend ici un visage peu recommandable.

Notes

Notes
1 Forcément, l’Holocauste est convoqué pour la démonstration : le rapprochement est si facile, c’est même le champion de la dénonciation facile, Bernard-Henri Lévy, qui s’y colle…

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