Formé dans les ateliers d’Abbas Kiarostami, Morteza Farshbaf s’affiche comme un élève fidèle à l’esprit de son mentor, tout en cherchant à affirmer sa singularité. Son premier long-métrage est le développement d’un de ses sept courts-métrages réalisés sous l’égide du cinéaste iranien, dont l’imprégnation stylistique et thématique est visible. Sur le sujet de l’incommunicabilité et du deuil, Querelles possède une originalité certaine en termes de mise en scène, mais cette histoire touchante demeure bien fragile dans sa capacité à exister sur la durée d’un long-métrage.
Construit sur le mode du huis clos psychologique, Querelles est un joli film intimiste qui se veut unique. Dès le premier plan, l’ambition esthétique est posée : un couple se dispute violemment hors-champ, mais nous ne devinons que des formes difficiles à identifier dans l’obscurité. Tous les sens du spectateur sont immédiatement mis en éveil. Puis, la lumière éclaire enfin le cadre et laisse découvrir un enfant prostré sur un lit, témoin silencieux d’une dispute parentale. La séquence suivante suit en plans très larges une voiture lancée sur une route de campagne. Habitué à l’effet sonore de décrochement spatial, le spectateur ne serait pas surpris d’entendre la conversation des passagers sans les voir. Mais au lieu de ça, il suit les propos de « Elle » et « Lui » grâce à des sous-titres. Après avoir installé l’importance d’un rapport sensoriel au film, la caméra laisse enfin découvrir l’intérieur du véhicule. Les deux interlocuteurs, Sharareh et Kamran, sont sourds-muets et s’interrogent sur les événements de la nuit passée. La sœur de Sharareh et son mari se sont tués en voiture après une violente dispute, laissant derrière eux leur fils, Arshia, qu’ils doivent à présent conduire à Téhéran sans lui révéler son nouveau statut d’orphelin.
Road-movie au suspense introspectif, Querelles joue sur le principe d’ironie dramatique pour maintenir une tension constante. À l’avant du véhicule, le couple signe sans se soucier de la présence du jeune garçon, censé ignorer ce langage. Mais rapidement le doute s’installe sur l’incompétence d’Arshia à comprendre leur discussion. La fixité des plans met en valeur le corps agité des deux adultes, mais rappelle toujours la présence silencieuse de l’enfant, condamné à assister au déchirement d’adultes hypocrites qui lui sourient et le confinent dans une prétendue innocence, dont ils l’ont pourtant dépourvu par un flot incessant de parole. Le décalage entre l’enfant entendant et les adultes sourds ne fait que souligner un lieu commun : le mépris fréquent des adultes pour la présence des enfants, dont on néglige la capacité à entendre une parole qui ne leur était pas destinée et à comprendre la complexité de drames familiaux. Bouleversés par l’accident mortel de leurs proches, Sharareh et Kamran ignorent la présence d’Arshia et sont enfermés dans leur bulle, comme tout adulte pourrait l’être dans une telle situation. Le mode de communication du couple vient renforcer cet état de fait, mais donne aussi une vraie corporalité au malaise des personnages.
Querelles esquisse le potentiel cinématographique de la langue des signes. La vivacité des gestes et l’expressivité faciale des acteurs font transparaître la fébrilité, la colère, la fatigue avec une force subtile, que l’oralité ne permettrait pas. La particularité de Sharareh et Kamran construit évidemment le rythme du film. Leur parole est interrompue par l’obscurité des tunnels, leur conversation est empêchée par la nécessité d’une manœuvre particulière sur la route, leurs échanges avec d’autres personnages sont conditionnés par la mince capacité de Sharareh à pratiquer la communication verbale. L’écriture sonore du film cherche des astuces pour placer le spectateur entendant dans une position d’instabilité et lui faire partager l’inconfort des personnages sourds dans un monde d’entendants. Le travail sur le déchirement des sons seuls, la profondeur des sons d’ambiance et la lourdeur du silence témoigne d’une démarche de réalisation attentive à la spécificité de ses personnages. Cependant, le film semble pensé avant tout pour un public entendant : le cadre de l’image ne permet pas toujours de bien voir les signes effectués par les acteurs et la nature de la bande sonore nous autorise peu à en ressentir les vibrations physiques. De ce fait, le choix de protagonistes sourds apparaît surtout comme un dispositif conceptuel, une idée de scénario prétexte à l’expérience esthétique pour un jeune réalisateur, et non la marque d’un engagement réflexif sur les spécificités des rapports entre surdité et cinéma.
Ces derniers temps, contre vents et marées, le cinéma iranien nous a offert des films audacieux. Dans un pays où la parole n’est pas libre et où les cinéastes sont bien souvent muselés, faire de la parole et de ses obstacles le sujet même d’un film pouvait être tout à fait à propos. Mais l’ambition de Morteza Farshbaf n’était pas là non plus. Finalement, le jeune réalisateur aura étiré un court-métrage dans un format long sans en étoffer le contenu discursif. La dernière scène du film, fin ouverte et hasardeuse, révèle la fragilité de ce film, où la subtilité apparente laisse peu à peu place à une vacuité certaine.