À 92 ans, Anna Halprin est non seulement en pleine santé, mais elle continue en outre d’enseigner et de pratiquer la danse. Ou faudrait-il appeler cela autrement ? Le documentaire de Ruedi Gerber dévoile en effet un personnage pour qui ce mot déborde de son cadre par tous les bords. D’une facture conventionnelle mais réalisé avec conviction, Anna Halprin, le souffle de la danse donne un espace d’expression à cet esprit libre et rappelle son importance dans l’histoire de l’art chorégraphique.
À partir d’une vie évidemment difficile à résumer en quatre-vingts minutes, Ruedi Gerber tisse une ligne narrative claire et parvient à faire ressortir de ses entretiens avec Anna Halprin et ses proches ce qu’il faut d’éléments de contexte pour éclairer sa démarche artistique. Sans tomber dans l’anecdotique, le réalisateur a su, lorsqu’il le fallait, intégrer les détails biographiques pertinents pour rendre compte du mouvement d’une existence dont les frontières avec l’art sont pour le moins poreuses. Au fil du film grandit l’impression de saisir le noyau commun aux multiples projets de l’artiste : la combinaison d’une passion pour l’expression de soi par le mouvement, d’un désir de transmettre ce plaisir par les yeux comme par le corps et d’une capacité à franchir les barrières de ce qui est, à un moment donné, considéré comme acceptable. Ainsi, les images de leçons prodiguées par Anna Halprin, qui paraissent au début du film excessivement new age et légèrement embarrassantes, finissent par trouver une place essentielle au sein du portrait : ce qui pousse cette femme à enseigner une discipline qui se rapproche plus de l’expression corporelle que de la danse est aussi, sans doute, ce qui l’a rendue capable de bousculer les frontières de l’art chorégraphique. Sans emphase (grâce à l’absence de voix off autres que celles des interviewés), le film rend compte de l’énergie libératrice qui a permis à Anna Halprin de franchir les barrières de la scène et de faire accéder au statut de chorégraphie les gestes du quotidien.
Une pièce comme Parades and Changes, qui pourrait passer pour purement conceptuelle, arbore alors un nouveau visage : il s’agissait d’abord de libérer les danseurs de l’esthétique normative de la modern dance, de faire une place à la spontanéité et à l’unicité de chaque corps, de chaque performance. De là découle ce qui apparaît comme la ligne directrice de toute la suite de l’œuvre d’Anna Halprin : mettre l’art au service de la vie. Cela a pu prendre la forme d’une danse envisagée comme rituel commun (suite aux émeutes de Watts, elle fonde la première compagnie de danse où Blancs et Noirs travaillent ensemble) ou comme rituel contre – notamment la maladie. La danse chez Anna Halprin ne se pratique pas devant des miroirs, mais sur une plate-forme de bois installée au seuil de sa maison depuis des décennies et traversée par des arbres. Elle n’a pas pour vocation de divertir un public mais d’être une force agissante.
De façon très émouvante, la chorégraphe explique comment elle cherche aujourd’hui à rendre hommage à son propre corps, dans toute sa vieillesse, tout en encourageant d’autres à en faire autant. La caméra de Ruedi Gerber pose un regard tout aussi frontal sur ces peaux plissées : l’image numérique crue par laquelle nous apparaissent Anna, son mari et ses anciens collaborateurs aujourd’hui contraste avec la douceur des archives argentiques, comme pour dire avec lucidité le passage du temps. La plate-forme de bois qui accueillit une multitude de grands artistes et des ateliers incessants est aujourd’hui désertée, mais Anna continue d’y danser. Épousant la vision de son extraordinaire personnage, le film de Ruedi Gerber traite autant d’un parcours artistique que du fait de se retourner, après quatre-vingt-dix années, pour se demander ce que tout cela veut dire, ce qu’il en reste et ce qui compte encore.