L’artiste vidéaste Sven Augustijnen signe le portrait insolite d’un diplomate belge aux prises avec les crimes inavouables de l’ancienne puissance coloniale au Congo. De commémorations discrètes en oublis criants, ce récit ubuesque conduit par des acteurs dupes les uns des autres sur fond d’ingérence occidentale délaisse les sentiers de la reconstitution historique au profit de ceux, plus tortueux, d’une mémoire hantée par la figure absente de Lumumba.
S’il fallait ne retenir qu’une image du film que l’artiste belge Sven Augustijnen consacre à la disparition de Lumumba et à l’implication de la Belgique dans son assassinat, ce serait celle d’une route. Piste de terre ocre le long de laquelle les os du leader de l’indépendance congolaise furent disséminés, ou chaussée bordée d’arbres dans la verte campagne belge conduisant jusqu’aux cossues demeures d’anciens diplomates peu enclins à convoquer les fantômes du passé. Le long de cette voie fantasmatique entre une Belgique de retraités peu bavards et un Congo de rancœurs et douleurs tues, un cicérone improbable, le chevalier Jacques Brassinne de La Buissière. Cet inlassable historien et témoin indirect des événements qui condamnèrent Lumumba entraîne le cinéaste dans une quête d’indices et de témoignages qui confine à l’auto-analyse.
Curieux objet que ce film-enquête qui abandonne d’emblée la piste de l’expertise au profit de l’examen de l’inhibition des mémoires collectives, chaque acteur historique renvoyant à l’autre la responsabilité d’un acte qui, outre sa barbarie sans nom, devait plonger le Congo dans une interminable horreur. Il y a un peu plus de cinquante ans, le roi Baudouin, cédant devant le mouvement indépendantiste congolais conduit par Lumumba, promettait une décolonisation « sans atermoiements funestes ». Triste négligence des discours officiels. De la frêle indépendance à la sécession de la province du Katanga, le rêve démocratique de Lumumba devait être de courte durée. Trompé par le paternalisme de l’ancienne métropole et la fausse neutralité de l’ONU, trahi par un chef militaire aux ambitions omnipotentes qu’il avait lui-même nommé général, Lumumba devint une victime périphérique de la guerre froide, condamnée par son intransigeance. Son cadavre dissous dans l’acide et dispersé aux quatre vents est pourtant resté dans la mémoire de la décolonisation comme une tâche indélébile qu’aucun euphémisme ne parvient à atténuer, pas même l’ergotage digne d’une partie de Scrabble du descendant du ministre belge des Affaires africaines de l’époque, auteur d’un malencontreux télex surinterprété par des fonctionnaires zélés, prônant « l’élimination définitive » de Lumumba.
Moins une enquête historique qu’un essai sur la morale politique, Spectres s’attache aux ombres qui hantent la mémoire coloniale. Tout la difficulté et la limite de l’exercice tient dans la position du cinéaste, oreille bienveillante et néanmoins toujours en retrait, caméra sans cesse sollicitée par Brassinne dans la reconstitution lacunaire d’une histoire inavouable. Aussi, ne faut-il attendre de Spectres aucune révélation, le film prenant le parti de suivre le chevalier de La Buissière jusqu’au charnier invisible dans une clairière où le diplomate rejoue pour nous les actes d’une sanglante expédition par une nuit de janvier 1961. Assumant la direction de cette conscience intranquille dans sa quête d’une mémoire acceptable, le film rattrape la maladresse d’une réalisation dont la gaucherie tient moins de la déclaration d’intention que de l’amateurisme. En dépit d’une bande son emphatique (rien moins que la Passion selon Saint-Jean de Bach), de cadres malencontreux – faut-il voir un quelconque symbole dans la décapitation récurrente du chevalier par le cadre mal tenu d’Augustijnen ? – et de raccords à se tirer une balle, Spectres signe une histoire des vaincus, racontée par des vainqueurs que leur crime étouffe.