Notre monde

Notre monde

de Thomas Lacoste

  • Notre monde

  • France2012
  • Réalisation : Thomas Lacoste
  • Image : Irina Lubtchansky
  • Son : Rosalie Revoyre
  • Montage : Thomas Lacoste, Anne Fassin, Lisa Cocrelle
  • Production : Agat Films & Cie, La Bande Passante, Sister Productions
  • Interprétation : Marianne Denicourt
  • Distributeur : Shellac
  • Date de sortie : 13 mars 2013
  • Durée : 1h59

Notre monde

de Thomas Lacoste

Entre soi


Entre soi

Activiste politique (il fut notamment l’instigateur du projet L’Autre Campagne en 2007), Thomas Lacoste creuse depuis un certain temps la forme de l’entretien filmé. Dans Notre monde, il réunit trente-cinq intellectuels dans un même lieu pour les faire parler, individuellement, de l’état actuel de notre société et suggérer des moyens pour la transformer. De Jean-Luc Nancy à Étienne Balibar en passant par Françoise Héritier, suivant un chapitrage thématique, les discours s’enchaînent dans une atmosphère solennelle.

Bien conscient de l’aspect a priori peu cinématographique de son projet, Thomas Lacoste compense par des choix de mise en scène voyants, dans lesquels on sent la double volonté de légitimer le choix du médium cinéma en en faisant un usage sophistiqué et de se démarquer d’une forme télévisuelle. Ces nobles intentions se manifestent malheureusement de façon plus encombrante qu’utile. Le film débute par la présentation de son dispositif – appareils de prise de son et d’image et techniciens qui les manient – qui se répétera régulièrement à travers des mises en abyme de l’image dans l’image et autres travellings autour du plateau de tournage. La photographie léchée d’Irina Lubtchansky, faisant saillir les visages d’un champ obscur, nous dit pourtant bien suffisamment que l’on est au cinéma. Une autre maladresse vient s’ajouter à la première : l’usage récurrent de très gros plans. Ne faisant rien ressortir d’autre que la relative inexpressivité de ces visages qui répètent des discours bien rodés, ces moments où le visible se fait envahissant parasitent la réception de la parole. Ironiquement, un choix qui visait à accentuer la corporéité des intervenants et donc leur subjectivité a plutôt l’effet de soumettre le spectateur à une image autoritaire.

A côté de ces applications assez littérales et trop systématiques de principes théoriques, Thomas Lacoste tente de faire du cinéma par la présence en pointillés de l’actrice Marianne Denicourt, lisant des fragments du Trois femmes puissantes de Marie NDiaye, dans des images en noir et blanc tournées hors du théâtre des entretiens. Mais de ce texte, en l’état, on ne nous permet de saisir que les idées les plus banales – l’image d’une femme devant gravir une échelle sans jamais s’arrêter… – et rien d’autre ne ressort réellement de cette présence de la littérature qu’une intention, une fois de plus.

De cette difficulté à rendre la forme cinématographique réellement productive découle une faillite du film sur le plan intellectuel. Le principe même de cumuler trente-cinq interventions sur des sujets variés, tout en aspirant à se constituer en lieu de pensée, est une sorte de contradiction dans les termes. Si certaines interventions renferment des idées qui font mouche et peuvent trouver un écho chez le spectateur, nombre d’entre elles sont handicapées par leur courte durée. Contraint par sa trop grande ambition, le film rejoint la télévision honnie en se faisant best-of, collection de phrases choc. La brièveté des segments empêche de découvrir les soubassements des formules de chacun et laisse les idées dans un état embryonnaire. En dépit de ses prétentions intellectuelles, Notre monde n’est donc pas si éloigné de films comme Le Grand Retournement, qui prêtent aussi peu à la réflexion que ne le fait un trac politique.

Mais surtout, malgré le patronage de Jean-Luc Nancy en prélude, Notre monde néglige tout réel questionnement sur ce qui permet l’action politique, en termes philosophiques. Il accumule les propositions sans jamais se demander quels hommes et femmes pourraient vouloir les faire siennes, qui serait prêt à occuper les assemblées populaires que Sophie Wahnich se propose de rétablir en conclusion de la série d’entretiens. L’omission de cette question fondamentale se répercute sur l’ensemble du film, qui bien plus qu’à un lieu de pensée, ressemble à un assommant cours magistral que nous ne pourrons que subir, à l’image de ces spectateurs assis dans la salle, que le réalisateur montre écoutant avec pénétration la parole des sages. Si les allocutions des différentes personnalités peuvent se répondre, aucune voix ne vient enrayer la mécanique de pensée de chacun. Par cette absence de réels dialogues et interrogations en son sein, il semble que Notre monde soit condamné à ne prêcher que des convertis. Le film s’inscrit cependant dans un projet plus large. Il est voué à se prolonger hors de la salle de cinéma par des débats ainsi que par un site Internet qui retransmettra l’intégralité des entretiens captés. Peut-être trouvera-t-il là une pertinence et une efficacité que sa forme filmique seule n’atteint pas.

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