Deux jeunes filles se prélassent dans un baraquement abandonné et isolé, à l’ombre. D’acier s’ouvre sur cette zone d’ombre, qui est probablement son élément le plus réussi, le plus évocateur. La photographie chaude en fait un élément rassurant, un refuge avant le retour à la cruauté du soleil de plomb au dehors, celui qui accable mais aussi qui met en pleine lumière la morne réalité quotidienne de ces personnages.
D’acier (Acciaio) est d’abord le premier roman de la poétesse italienne Silvia Avallone, récompensé de plusieurs prix, qui n’a pas été sans susciter quelques réactions outrées à sa parution, eu égard à sa peinture peu encourageante de la vie dans une communauté de zone industrielle (Piombino, en Toscane). À sa suite, son adaptation par Stefano Mordini dépeint une communauté urbaine dominée — pour ne pas dire écrasée — par l’activité de l’aciérie voisine qui la fait vivre. Entre l’activité éreintante et dangereuse à l’usine avec des horaires envahissants, la crise qui touche ce secteur économique, la brutalité des pères, les voisins trop proches et trop curieux (même via l’Internet), les sexualités contrariées voire viciées (des trentenaires reluquent les lycéennes, la prostitution est lucrative, toute relation moins malsaine s’expose à être contrariée par les contraintes sociales), enfin l’apparente impossibilité de s’établir ailleurs pour y espérer une vie plus aisée (sauf en risquant d’y perdre son âme, comme le père parvenu d’un des protagonistes), le moins qu’on puisse dire est que la vie à Piombino décrite dans ce film n’est pas très rose. On voit bien que Mordini a vu dans le roman d’Avallone un témoignage sociologique authentique, et à quel point il traite cette hypothèse avec sérieux, sans forcer le trait mais avec une conscience du caractère délicat de son matériau. Pourtant, une réticence nous empêche d’adhérer tout à fait à sa démarche — et ce n’est pas une question de cran face au visage sordide du monde qu’il nous expose.
Déterminisme
La gêne suscitée par la film, légèrement distincte de celle du roman, vient de la généralisation un peu trop facile dont relève le discours que Mordini tire de son portrait de communauté. Cela tient à deux idées que le film ne formule jamais clairement, mais distille insidieusement, et qui ressemblent à des raccourcis réducteurs. D’abord, à en juger par leur prédominance, ces cas de déviance dans les cellules individuelles, familiales et sociales devraient représenter et prouver à eux seuls un état général — l’état sinistré de la communauté fondée sur une industrie anthropophage et en péril. Surtout, dialogues et présence envahissante — en images et dans les mots — de l’usine et de l’activité qu’elle fournit figurent ceux-ci comme une entité dangereuse qui retiendrait auprès d’elle ses vassaux, leur dicterait leur conduite, pour mieux les dévorer. Cette idée de déterminisme par le lieu est séduisante, voire efficace sur le plan dramatique, mais un peu courte sur le plan de l’observation du monde, incitant notamment à ne pas s’appesantir plus avant sur la nature humaine qui est en jeu, sur la relation des personnage à leur travail et à leurs espoirs, sur ce qui les entraîne vers l’échec, voire vers le crime. Mordini joue de ses ficelles dramatiques avec une application compétente, mais son point de vue sociologique reste d’un premier degré décevant.