Leviathan

Leviathan

de Léonard Keigel

  • Leviathan

  • France1962
  • Réalisation : Léonard Keigel
  • Scénario : Léonard Keigel
  • d'après : le roman Leviathan
  • de : Julien Green
  • Image : Nicolas Hayer
  • Son : Louis Hochet
  • Montage : Armand Psenny
  • Musique : Arnold Schoenberg
  • Producteur(s) : Pierre Jourdan
  • Production : Les Films du Valois
  • Interprétation : Louis Jourdan (Paul Guéret), Lilli Palmer (Eva Grosgeorges), Marie Laforêt (Angèle), Georges Wilson (M. Grosgeorges), Madeleine Robinson (Mme Londe), Nathalie Nerval (Marie Guéret)...
  • Bonus DVD : De ce côté-ci du miroir, entretien avec Eric Green (2014)
    Autour du film, entretien avec Eric Green, Noëlle Balenci et Jacques Sorkine (2014)
    Noëlle Balenci, Itinéraire d'une monteuse (2014)
    Page cinéma avec Louis Jourdan, Marie Laforêt, Lilli Palmer et Georges Wilson, 15 mars 1961
    Apostrophes, entretien avec Julien Green par Bernard Pivot, 20 mai 1983
    Adrienne Mesurat, scènes commentées du film réalisé par Marcel L'Herbier, 2014
    Julien Green, émission de radio de l'Office of War Information, présenté par André Breton, 17 février 1943
  • Éditeur DVD : Les Documents Cinématographiques
  • Date de sortie DVD : 26 juin 2014
  • Durée : 1h27

Leviathan

de Léonard Keigel

La Furie du désir


La Furie du désir

C’est d’abord en qualité d’assistant-réalisateur sur trois longs-métrages de René Clément que Léonard Keigel débute sa carrière au cinéma. En 1962, pour ce premier film signé de son seul nom, il se confronte au style foisonnant et torturé de Julien Green en choisissant d’adapter l’un de ses romans les plus célèbres, Leviathan. Bien qu’un peu éclipsé à l’époque par les troublions de la Nouvelle Vague, le résultat est néanmoins à la hauteur des ambitions que convoquait un tel monument de la littérature : sous son apparente solidité, la mise en scène de Keigel laisse continuellement transparaître le tiraillement de ses personnages, entre désir sexuel incontrôlable et solitude inexorable des âmes égarées. Leviathan sur grand écran, c’est d’abord un cadre : Lorges, un petit village du centre de la France où l’ennui, suintant de toute part, a fini par faire naître de la haine entre les habitants. Autour de ces ruelles dépeuplées et de ces demeures fantomatiques, les individus se soumettent à des rituels (dîner à l’hôtel-restaurant, repasser des vêtements, donner la leçon) qui posent d’écrasants rapports de classe. La mise en scène, sèche dans les choix de cadre, précise dans le montage, et sans emphase (peu de musique, beaucoup de silences assourdissants), traduit parfaitement la manière dont les enjeux sentimentaux sont ici voués à l’échec, prisonniers d’un système verrouillé de l’intérieur.

Le démon de la chair

Paul Guéret (Louis Jourdan, à mille lieues de ses rôles de jeunes premiers) semblait prédestiné à s’échouer dans cette maudite bourgade. Marié à une femme toute aussi démunie que lui sur le plan matériel, il joint tant bien que mal les deux bouts en dispensant quelques cours de soutien au fils de la famille Grosgeorges, les riches châtelains du coin. Sa maladresse conquiert rapidement Éva (Lilli Palmer), la maîtresse de maison, épouse trompée et un brin revancharde, qui semble prendre un plaisir aussi discret que sournois à le dominer socialement. Mais le trouble de Paul trouve son incarnation ailleurs : Angèle (Marie Laforêt, distraite et lunaire), la jeune blanchisseuse qu’il scrute animalement depuis sa fenêtre et qui est loin d’être insensible à ses charmes. Seulement, Angèle porte bien mal son nom : petite protégée de Madame Londe (Madeleine Robinson), la maquerelle respectée du village, la jeune femme diffuse un charme vénéneux qui pousse le professeur dans ses retranchements. Nourrie par cette dichotomie entre désir et morale conservatrice, la peinture sociale est parfois acerbe mais elle traduit surtout une véritable douleur qui empêche les personnages de trouver leur pleine unité. Victimes de leurs démons, ils ne cessent de vaciller sous le poids de l’obligation sociale.

Perdre pied

À ce titre, l’une des scènes les plus emblématiques reste certainement celle où Angèle et Paul tombent sur le rivage ou lorsque ce dernier prend la fuite en escaladant une montagne de charbon. Alors que la majeure partie du film nous le montrait comme un prisonnier quasi immobile (filmé entre quatre murs ou derrière les vitres d’une fenêtre, strictement limité à son rôle professionnel), ces tentatives d’échappée trahissent une absurdité qui condamne le personnage à rester le piteux esclave de sa destinée. Quand on sait que la littérature de Green était justement travaillée par une homosexualité opposée à ses croyances religieuses, il n’est pas surprenant que Keigel ait réussi à à rendre si prégnant ce conflit intérieur qui crée du déséquilibre dans chaque scène. La puissance du désir conduit ici tout le monde à sa propre perte : de Madame Londe à Éva en passant par Angèle, chacune n’obtient qu’une fin de non-recevoir à l’expression de ses sentiments. La possession de l’autre n’est qu’un leurre : il suffit de voir avec quelle délicatesse mélancolique la caméra s’octroie quelques décadrages sur les mains se touchant furtivement, comme autant de tentatives désespérées d’atteindre l’autre dans sa solitude. Leviathan a quelque chose de l’attente éternelle, rongé par un spleen qui fait du hors-champ le seul espace rêvé de liberté.

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