Du principe classique de la collision entre petite et grande histoires (trois amis traversent l’Algérie de la guerre d’indépendance et des vingt-cinq années suivantes), Lyes Salem tire un film à la fois plus modeste et plus marquant, croisement de drames familial et politique fragmentaire comme une mémoire réticente à se souvenir. C’est la première faille qui imprègne toutes les autres. En 1957, Djaffar (point de vue principal du film, joué par Salem lui-même), pas tout à fait engagé dans le conflit, est assommé par ses amis maquisards alors qu’il comptait rentrer chez lui au mépris du danger. Suit une ellipse de cinq ans, et on le retrouve au moment des accords d’Évian, fêté en héros de la révolution sans qu’on l’ait jamais vu agir comme tel, et sur le point de passer de l’ivresse à la douleur en apprenant que pendant son absence, son épouse a été violée par un Français, en a conçu un fils et s’est suicidée peu après.
Dès lors se déploient en parallèle la vie familiale de Djaffar récrite par lui-même (il élève le fils de sa femme en lui faisant croire qu’il est son père, quand bien même le garçon serait blond aux yeux bleus) et la vie politique à laquelle lui et ses amis participent, truquée elle aussi (dissolution des idéaux de la révolution dans le clientélisme et l’autoritarisme du parti unique). Le paradoxe est que plus sa désillusion politique et vis-à-vis de ses amitiés grandira, plus violemment il s’accrochera au mensonge de sa paternité, au mépris de l’évidence croissante. Arrive même ce moment terrible où les deux mensonges se confondent, dans cette pièce de théâtre à la gloire des révolutionnaires à laquelle lui et d’autres assistent non sans malaise et présentant notamment une version violemment révisionniste de l’agression de l’épouse.
Souvenirs confisqués
Mais cette double chronique savamment articulée ne serait sans doute pas si marquante sans le trouble qu’elle parvient à instiller dans les béances entre ses chapitres — les ellipses de plusieurs années qui les séparent. C’est que ces ellipses se présentent comme une suite de coupes sèches dans le temps initiées avec celle qui, dès le début, nous prive des années de maquis de Djaffar. Le doute laissé par ce manque (Djaffar a‑t-il été un vrai combattant, ou est-ce un mythe fabriqué par le FLN pour écrire l’histoire du pays ?) se répercute de manière naturelle dans chacune des coupes suivantes, laquelle apparaît comme un retrait brutal d’informations nous laissant, au chapitre suivant, devant le fait accompli de situations aggravées. Nous ne voyons que des fragments, et des personnages qui en ont vu plus que nous (même s’il parlent peu du contenu des ellipses), et pourtant les conséquences à chaque étape sont inévitables. Ainsi L’Oranais ne s’avance-t-il pas, tentation qu’il a pu avoir (d’autres l’ont eue avant lui), telle une fresque historique à intention exhaustive sur un homme et un pays, mais plutôt comme une évocation de la mémoire de ceux-ci — une mémoire forcément meurtrie, subjective, lacunaire sans doute par choix, et dont il nous fait appréhender les troubles, la nécessité d’être vigilant sur l’écriture de l’histoire. C’est bien vu, et cela suffit à rendre ce film touchant.