Démocratie, année zéro

Démocratie, année zéro

de Christophe Cotteret

  • Démocratie, année zéro

  • Belgique2014
  • Réalisation : Christophe Cotteret
  • Scénario : Amira Chebli, Christophe Cotteret
  • Musique : Roland Manuel
  • Producteur(s) : Benoit Roland
  • Distributeur : Les Films des Deux Rives
  • Date de sortie : 5 novembre 2014
  • Durée : 1h38

Démocratie, année zéro

de Christophe Cotteret

Hétérogénéité des intentions


Hétérogénéité des intentions

En un peu plus d’1h30, le réalisateur Christophe Cotteret tente de faire la synthèse de la révolution civile et politique qui a secoué la Tunisie, de ses prémisses en 2008 jusqu’aux débats plus récents sur l’insolubilité d’un gouvernement à dominante islamique dans les exigences démocratiques qui ont conduit à la chute inattendue de Ben Ali en janvier 2011. Bien qu’on puisse craindre dans un premier temps un dispositif un peu scolaire (chronologie des faits, équilibre presque trop parfait des intervenants, etc.), on se rend rapidement compte que le réalisateur aborde son sujet avec une rigueur intellectuelle qui écarte tout préconçu idéologique, à la grande différence par exemple de Liberté, Inch’Allah de Nadia El Fani qui n’hésitait pas à revendiquer un féminisme laïc provocateur pour mieux faire ressortir les contradictions hypocrites de la société tunisienne. Christophe Cotteret fait moins de sa démarche un enjeu personnel — celui d’imposer sa propre lecture de ce vers quoi devraient tendre les aspirations d’un peuple découvrant la démocratie — qu’un état des lieux des forces vives et contradictoires qui composent aujourd’hui le peuple tunisien et qui dessinent les nécessaires compromis qu’induit un « vivre ensemble » renouvelé. Démocratie, année zéro n’expose aucune théorie et ne formule aucune revendication sur le revenu minimum, la laïcité, la place de la femme ou encore la liberté d’expression : il n’enregistre que les bribes d’un débat complexe et bouillonnant où chaque strate de la société participe — entre militantisme acharné et résistance désillusionnée — à l’édification d’un nouveau contrepouvoir.

Redeyef, Tunis, villes ouvertes

Comme le montre précisément le documentaire, la révolution tunisienne est viscéralement liée à des lieux qui ont vu l’émergence d’idées contestataires. Dès 2008, c’est dans la ville minière de Redeyef — en plein centre du pays — que se met en place la première grande défiance à l’égard du pouvoir dictatorial corrompu. Logiquement, le réalisateur enregistre les déclarations des témoins de ce premier soulèvement aussitôt réprimé dans la violence. Mais ce qui intéresse ici, ce n’est pas tant les faits qui nous sont racontés et qui offrent un éclairage aussi intéressant que complémentaire sur les fondements de cette révolution, que d’offrir aux habitants la possibilité d’exprimer pleinement leur subjectivité dans l’interprétation des événements passés. En effet, les intervenants successifs laissent entendre que la personnalisation du débat fut un élément moteur — sinon déclencheur — dans la mise à mal d’un pouvoir oppresseur symbolisé par la police et les milices gouvernementales. C’est cette même subjectivité sensible qui sera mise à rude épreuve lorsqu’en décembre 2010, l’opinion s’émeut de l’immolation d’un vendeur ambulant malmené par les autorités, tragédie passée sous silence par les grands médias sous contrôle de l’État. Le cœur battant de la révolution se déplace alors sur la célèbre avenue Bourguiba de Tunis qui devient le théâtre d’un soulèvement sanglant auquel les dirigeants n’apporte que des réponses inadaptées à la réalité de la rue. À intervalles réguliers, Christophe Cotteret capte cette effervescence populaire où se dessine la Tunisie de demain, partagée entre un idéal libertaire et la tentation de confier les rennes du pouvoir au mouvement Ennahdha, parti islamique présenté comme conservateur modéré, dont le principal argument de séduction massive est d’avoir été interdit par Ben Ali. C’est finalement ce compromis idéologique que Moncef Marzouki, militant des droits de l’homme exilé en France pendant de nombreuses années, accepte lorsqu’il décide de se présenter avec succès à la présidence de la république, convaincu qu’on ne peut imposer à la Tunisie d’aujourd’hui une laïcité unilatérale.

Je filme donc je suis

Longuement commentés lors des révolutions arabes (notamment en Égypte où Moubarak a tenté de répliquer en faisant couper Internet pendant plusieurs jours), les réseaux sociaux prouvent ici qu’ils ont joué un rôle incontestable dans la mobilisation populaire. Mais au lieu de faire une apologie béate de Facebook, Démocratie, année zéro montre surtout comment le peuple s’est emparé des outils qui étaient mis à sa disposition pour sensibiliser l’ensemble de l’opinion publique à la cause révolutionnaire. Les téléphones portables équipés d’appareils photos et de petites caméras font de leurs propriétaires les dépositaires d’une vérité sur les persécutions orchestrées par le régime de Ben Ali. Les mouvements de foule, les corps ensanglantés et les morts sont inlassablement captés, enregistrés, rediffusés sur les canaux alternatifs. On l’aura rapidement compris : l’enjeu est ici de réduire l’écart entre les faits et la rumeur, de faire de ce soulèvement une vérité collective. Le documentaire de Christophe Cotteret a quant à lui l’intelligence de ne pas succomber à l’emphase des acteurs de cette révolution : sans jamais chercher à prendre l’ascendant sur les différents intervenants, Démocratie, année zéro parvient à capter cette nécessité de rendre compte aux yeux du monde de ce qu’il se passe en Tunisie. Et il y parvient avec humilité et brio, faisant de nous les spectateurs privilégiés (et plutôt émus) d’une histoire qui est en train de se faire et qui marquera, à coup sûr, des générations entières de Tunisiens.

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