Vincent finit de purger une peine de prison par quelques mois de semi-liberté, de retour dans son village avec un poste d’ouvrier agricole, sous le joug d’un bracelet électronique. Il a passé vingt-trois ans en cellule. Cette dernière information, on n’est pas près de l’oublier, parce qu’à chaque fois que Vincent doit rappeler la précarité de sa situation, il croit opportun de citer systématiquement cette donnée, ce chiffre exact, en variant les figures de style. En étant généreux, on attribuerait cette précaution de langage à une obsession du personnage même, mais à la longue il faut se rendre à l’évidence, et y voir un symptôme de la lourdeur d’écriture qui leste La Danse des accrochés. Dans ce premier long-métrage autoproduit de Thibault Dentel, le moindre dialogue se crispe dans une recherche d’éloquence argotique malaisée, sur-écrite et surjouée tout en faisant mine d’éviter l’excès, soit un langage qui transpire le choix de ses mots et éloigne chaque scène de la sincérité des évidences qu’il prétend exprimer. Ce n’est pas qu’un problème de dialoguiste : toute la facture du film est à l’avenant, se cherchant une contenance pour transformer un sujet en film, mais échouant à dépasser ses petits effets.
Finir à l’ombre
En faisant usage du bracelet électronique dans son récit, Dentel se donnait de toute évidence du grain à moudre. Cette forme de liberté surveillée, d’autant plus sournoise dans la prétendue marge de manœuvre concédée qu’elle est assurée par une machine placée à son propre domicile, n’installerait-elle pas dans l’esprit même du condamné une prison plus terrible que la vraie ? Ne ferait-elle pas de l’individu un soumis ? Le pauvre Vincent illustre ces sérieuses questions : il déprime, déraille, trompe son ennui par un gentil voyeurisme, fait si peine à voir qu’on lui souhaiterait presque de retourner à l’ombre. Mais, comme s’il sentait que cette seule étude de la claustration mentale ne ferait pas un long-métrage à elle seule, Dentel développe autour du personnage des artifices de scénario et de mise en scène qui diluent l’intérêt de son récit dans une démonstration de petit savoir-faire futile. En créant pour Vincent un vis-à-vis en forme de double (son cousin Didier qui l’héberge), lui aussi soumis et réduit à l’impuissance d’une autre manière et qui compte sur l’autre pour y mettre fin, l’auteur tire son film vers un film noir provincial appliqué mais à l’arrivée parfaitement quelconque, où les enluminures formelles (le noir et blanc, les raccords entre séquences par une demi-seconde d’écran noir pour dilater le temps du marasme…) ne font qu’appuyer la conformité aux lieux communs du genre. La misère morale s’expose, non parce que le cinéaste la cherche mais parce qu’il la fait jouer pour soigner l’ambiance ; le fatalisme règne, toute tentative d’y échapper dégénère sans grande surprise en débâcle. À voir ces velléités de portrait d’une soumission sociale se dissoudre en produit standard, on peut se demander si le plus soumis du film est bien celui qu’on croit.