Artiste autrichien incontournable du XXème siècle, Egon Schiele a scandalisé la société viennoise avec des œuvres provocantes que certains de ses contemporains ont qualifié de pornographiques. Pour mettre en scène sa vie, Dieter Berner a choisi d’adapter le roman Mort et jeune fille : Egon Schiele et les femmes d’Hilde Berger (2009). Le but n’est pas ici d’étaler ses peintures tel un catalogue en mouvement, mais tenter de comprendre ce qui le poussait à peindre et ce qu’il voulait exprimer. Le réalisateur prend alors le parti de se concentrer davantage sur les sources d’inspirations de Schiele que sur sa production artistique, à travers ses relations avec les femmes et en adoptant leurs points de vue. Cette approche est pertinente compte tenu du sujet, car mettre en scène son obsession de représenter leurs corps ne permet pas seulement de saisir la complexité de l’homme, mais également d’appréhender son art empreint d’érotisme. Nous regrettons toutefois que le traitement de cette figure controversée soit un peu trop sage. Se limitant en grande majorité à des plans fixes et symétriques, la mise en scène aurait en effet mérité un peu plus d’audace pour faire écho à l’esthétique du travail de Schiele qui jouait avec les proportions et faisait poser ses modèles de manière inhabituelle, leur donnant des airs de pantins désarticulés.
Prenant comme point d’ancrage les derniers jours de la courte vie de Schiele – emporté en 1918 à l’âge de 28 ans par la grippe espagnole – le film procède ensuite par flashbacks réguliers pour nous plonger dans les épisodes moteurs de son génie artistique. Ces allers-retours entre les deux fils de la narration sont habilement montés et permettent que le puzzle de sa vie se mette en place peu à peu sans perte de clarté dans le récit.
La passion des corps
Fasciné par le corps de la femme, et plus particulièrement par la transformation des jeunes filles en femmes, Schiele n’a d’intérêt pour elles que lorsqu’il peut les peindre. C’est ainsi qu’il crée véritablement un lien avec elles plutôt qu’en leur faisant l’amour, son plaisir venant de son acte de création. Il fait d’abord poser sa jeune sœur de 16 ans pour ses nus, puis ses vagues créatives seront déterminées par le rythme de ses relations avec ses modèles. Le film se concentre plus particulièrement sur sa relation amoureuse avec Wally Neuzil – interprétée avec fougue par Valerie Pachner – qui lui a été présentée par son ami et mentor Klimt, et qu’il immortalisera notamment dans un de ses plus célèbres tableaux : Tod und Mädchen (Mort et jeune fille).
Egon Schiele met également en avant l’attachement de l’artiste pour ses œuvres, qu’il considère comme un prolongement de lui-même. Une séquence de procès est particulièrement évocatrice, alors qu’il est accusé – finalement à tort – d’avoir abusé d’une jeune fille de treize ans. Tandis que le juge brûle devant ses yeux une de ses peintures en déclarant qu’il n’est rien de plus qu’un pornographe, Schiele rétorque avec passion : « En tant qu’artiste, je défends la liberté de l’art !» Ce passage confronte brutalement l’artiste à l’étroitesse d’esprit et aux mœurs de son époque, tout en synthétisant un des messages du film : l’art est autant un acte de création qu’un acte de résistance en faveur de la liberté d’expression.