Le destin de Vivian Maier est à la fois extraordinaire et tragique, digne d’un improbable scénario de drame hollywoodien. Qui était cette femme anonyme et secrète, vieille fille revêche à l’accent français improbable, qui gagnait sa vie en gardant les enfants de familles bourgeoises américaines ? Rien de moins que l’une des plus grandes photographes du XXe siècle. Une artiste qui passa le plus clair de son temps libre un appareil photo à la main, à saisir des instantanés du quotidien de l’Amérique des années 1950 aux années 1970, des moments glanés la plupart du temps dans la rue, et qui mourut dans l’anonymat et la solitude, sans jamais avoir pris le temps de développer les milliers de pellicules qu’elle gardait précieusement chez elle. Vivian Maier ne sut jamais que son œuvre gigantesque et spectaculaire (100 000 photographies environ) se hissait à la hauteur des travaux d’une Diane Arbus, d’une Mary Ellen Mark ou d’un Robert Frank. En somme, Vivian Maier est la quintessence du génie inconnu.
L’histoire de la découverte fortuite de ces œuvres est tout aussi incroyable : en 2007, John Maloof met par hasard la main sur les photos et les pellicules de Maier, cachées dans un garde-meuble. Fasciné par ce qu’il découvre et convaincu de la qualité exceptionnelle des clichés, il remue ciel et terre pour faire évaluer les photographies par des professionnels. D’exposition en exposition, l’intérêt collectif pour le travail pharaonique de cette inconnue grandit, la presse s’en empare et fait ses choux gras de l’histoire de cette nounou anonyme. Tout le monde s’interroge : qui était Vivian Maier ? Chacun y allant de sa petite enquête, Maloof décide de réaliser un documentaire sur la photographe (avec l’aide de Charlie Siskel) et de partir sur ses traces, pour en percer le mystère.
Cinéastes paparazzi
Le résultat, hélas, est loin d’être à la hauteur de son sujet. Maloof et Siskel abusent des effets les plus racoleurs pour illustrer (platement) la découverte fortuite des œuvres de la photographe et le long chemin parcouru par Maloof (omniprésent à l’écran dans le premier tiers du film) pour les faire reconnaître par les experts puis le grand public. La multiplication de plans inserts bêtement illustratifs et l’omniprésence d’une bande son totalement superflue n’en finissent plus d’agacer : formellement, À la recherche de Vivian Maier ressemble à un Hollywood Stories pour lecteurs d’Art Press. Le film réussit à maintenir l’attention grâce au caractère exceptionnel de son sujet : l’histoire de Vivian Maier fascine. Mais lorsque les deux réalisateurs abordent la partie plus privée de la vie de la photographe, s’appuyant sur de très nombreux témoignages (parfois contradictoires) de ses employeurs et des enfants, désormais adultes, dont elle s’est occupée, le film bascule carrément dans le sensationnalisme le plus douteux. La veine psychanalytique de bas étage dans laquelle s’engouffrent les deux réalisateurs fait dangereusement dévier le film vers une sorte de pastiche de talk-show dont le principal sujet, disparu quelques mois avant la découverte de son œuvre, devient une matière abstraite, un phénomène public qu’aucun document (extrait de journal intime) ou parent proche (tous ont disparu) ne vient nuancer. Le contrechamp indispensable à ce portrait de l’artiste en vieille pie excentrique et occasionnellement sadique est inexistant. Restent ses photographies, fascinantes, drôles, émouvantes, parfois même bouleversantes : la réponse au mystère Vivian Maier se trouve dans chacune d’entre elles.