Dans son premier tiers, le parti-pris de Gabriel Velázquez dans Ártico a de quoi intriguer : en quelques scènes filmées en plans fixes et avec un sens indéniable du cadre, le réalisateur capte la dérive d’une certaine jeunesse espagnole à travers une poignée de personnages. Parmi eux, Simon et Jota, deux voyous de vingt ans, survivent à coups de magouilles et de rackets quotidiens. Placée à juste distance, la caméra expose un certain nombre de décors dont la variété ne doit pas tromper sur le poison qui contamine uniformément le quotidien de nos personnages : cet ennui qui suinte de partout, cette absence de perspective qui oppresse constamment. La plupart silencieuses ou n’enregistrant que les bruits d’ambiance (la circulation automobile au loin, un chien qui aboie, une conversation étouffée par une baie vitrée), ces scènes sont étirées au point de se vider de leur propre substance. Un petit village de campagne devient alors une prison à ciel ouvert, une route censée dessiner une perspective ne dévoile finalement jamais l’ailleurs attendu. Si le soupçon d’une radicalité poseuse plane assez rapidement au-dessus de ce dispositif, il faut reconnaître dans un premier temps au réalisateur le soin de ne pas se complaire dans un discours sociologique teinté de naturalisme. Seulement, il serait naïf de croire que les images se suffiront à elles-mêmes sur l’ensemble du métrage, et qu’elles ne finiront pas par trahir l’intention volontariste d’un choix de mise en scène parfaitement conscient de l’effet qu’il produit sur son spectateur.
Miroir et conscience
Alors que dans la première partie, nous assistons de loin mais impuissants aux méfaits de nos petits voyous qui volent et rackettent sans le moindre scrupule, le réalisateur semble estimer assez rapidement qu’un lien doit s’établir entre eux et ceux qui les regardent. Cela passe par plusieurs plans apparaissant à intervalles réguliers – comme une tentative de chapitrer le film – où les jeunes acteurs regardent effrontément la caméra tandis que le nom de leur personnage s’affiche sur le bord gauche. Il est difficile de bien comprendre ce qui, dans un premier temps, conduit Velázquez à miser sur ce rapport de frontalité mille fois éprouvé dans les plus mauvais films d’auteur. Mais au fil de ces répétitions, il est tentant d’y voir le plaisir du démiurge qui – convaincu que son dispositif radical le met à juste hauteur de son sujet – se sent malgré tout un peu au-dessus de ses personnages. Preuve en est cette fâcheuse tendance à intercaler dans le montage des plans qui ne valent que pour leur beauté « carte postale » (un arc-en-ciel, un coucher de soleil), comme pour mieux souligner par contraste la déchéance morale des laisser-pour-comptes qui font tout de même un peu tache dans les décors de maisons d’architecte. Le dernier pan du film, mettant en scène une des filles déclassées criant de toutes ses forces alors que la naissance de l’enfant qu’elle porte est imminente, achève de lever le voile sur un film qui s’est pris les pieds dans le tapis à force de vouloir jouer au plus malin.