Nous pourrions croire que certaines tranches de vie sont par essence cinématographiques. Non pas en raison d’événements extraordinaires, mais peut-être parce qu’elles incarnent des moments de transition, de fluctuation, dotés d’une intensité rare. La trajectoire de Many pourrait en être le parfait exemple. Arrivé du Panjab il y a deux ans, cet adolescent de quinze ans s’est retrouvé jeté dans la société française comme à l’intérieur d’une jungle urbaine prête à n’en faire qu’une bouchée. C’est en effet le sort que semble lui réserver l’ouverture du film, qui fait de l’adolescent « l’élu » du passeur, celui à qui l’on donnera la chance d’essayer de survivre et de peut-être rester sur le territoire français. À dix-sept ans et en l’espace de deux ans, l’on comprend rapidement que le jeune homme a été plutôt bien pris en charge par l’État français ; « l’élu » est devenu un adolescent comme les autres, sérieux et bosseur, qui partage son temps entre les cours, le foot, et sa petite amie. Mais Many doit continuer à envoyer de l’argent à sa famille restée au pays, qui le rappelle sans cesse à son devoir de dette. Le jeune homme doit travailler, encore et toujours un peu plus, quitte à s’aventurer sur des pistes dangereuses.
L’art de la fracture
L’objectif de l’adolescent le pousse ainsi à rompre l’imperméabilité entre son effort d’intégration et le travail clandestin, entre sa propre exigence de normativité et l’illégalité. En se rapprochant dangereusement du passeur, l’adolescent oblige progressivement le spectateur à changer de référentiel, comme pour le préparer à quitter la simple chronique adolescente pour le film noir. Plus Many devient gourmand, plus l’étau se resserre sur ce genre filmique, qui au fur et à mesure des combines fait progressivement tomber les perspectives d’avenir de l’adolescent. Ce lent basculement permet au film d’entretenir une tension permanente, qui n’est autre qu’un prolongement psychique de l’hésitation du jeune homme, entre sa nécessité d’insertion ‑son rêve est d’intégrer la voie générale et une école d’ingénieur- et le pied déjà posé dans l’illégalité, qui le place en digne héritier de son ancien passeur.
Bulles d’insouciance
Cependant, si le film noir contamine progressivement la chronique adolescente, c’est comme pour mieux en souligner les fragiles contours, et en rappeler au spectateur la triste précarité. Cette compilation de moments adolescents – qu’il s’agisse du premier baiser échangé dans un musée, des parties de football ou des fêtes de classe – incarne un point de montage essentiel en s’apparentant à la mémoire affective du personnage et en le confrontant au risque de la perte. À défaut d’être véritablement novateur ‑mais on pardonnera facilement cet écueil pour un tel sujet- le filmage de Cyprien Vial relève pourtant d’une maturité évidente. Multipliant tous les avatars d’un traitement extrêmement réaliste –caméra à l’épaule, lumière naturelle, plans subjectifs- l’œil du cinéaste n’en demeure pas moins réellement méticuleux et attentif, comme s’il était sans cesse rattrapé par l’urgence de capter la quintessence d’un brutal passage à l’âge adulte. La nécessité consiste dès lors à filmer une adolescence contrainte de sortir brutalement ses griffes pour mieux se protéger, répliquer, et se trouver.