Situé dans la province du Heilongjiang au début des années 2010, Bel Ami dépeint une société chinoise sclérosée où l’homosexualité demeure un tabou. Le film entrelace l’idylle naissante de Zhang et Xu, deux hommes d’une cinquantaine d’années, avec l’histoire de Liu Ying et Abu, un couple lesbien à la recherche d’un donneur pour concevoir un enfant. Chaque couple évolue dans un univers où la parole semble constamment surveillée ; ils vont donc chercher à s’affranchir de cette chape de plomb. L’intérêt de ce programme, un peu balisé, tient dans la façon dont le film articule politique et intimité. Ayant récemment fait son coming out, Zhang se rend dans un club gay où il se heurte rapidement aux mêmes mécanismes de domination et d’exploitation des corps qu’il cherche à fuir. Le club agit en ce sens comme un miroir déformant du Parti communiste chinois, transposant à l’échelle sexuelle des logiques d’oppression appliquées généralement à l’ensemble de la population. À ce climat coercitif s’ajoute la présence du personnage du restaurateur, poursuivant Zhang et Xu tout au long du film. L’homme est obnubilé par l’idée d’un plan à trois avec le couple et justifie ses avances intrusives en invoquant les valeurs de partage qu’implique une telle relation. Derrière le comportement libidineux de ce personnage se dessine à gros traits un sous-texte satirique : le restaurateur devient l’allégorie d’un discours emprunté au communisme, où l’individu se voit nié au profit d’un fantasme de partage contraint. Le dépeignant comme un agresseur sexuel, la mise en scène insiste lourdement sur sa corpulence, le filmant nu et en contre-plongée de manière à en faire la caricature laide et déshumanisée de la Chine autoritaire. La flèche manque toutefois sa cible : en insistant et dévalorisant ce corps obèse, la charge se cantonne à une succession de gags outranciers et grotesques.
Plus convaincante est la piste utopique du film : bien que Jun Geng esquisse avec Bel Ami le portrait d’une Chine ternie par l’ombre du communisme, il refuse de céder à une vision pessimiste et s’emploie à imaginer de possibles lignes de fuite. De ces moments de suspens naissent plusieurs scènes réussies : une pantomime de kung-fu ou l’invention par Liu Ying et Abu d’un langage amoureux fantaisiste : « C’est l’histoire de Barbapapa, Barbamama, Barbazoo, Barbalala…». Les mots se dénuent de leurs significations habituelles et deviennent un code pour résister tacitement à un ordre établi. C’est dans ce versant poétique et ludique que Bel Ami laisse poindre une lueur, en explorant la manière dont la fiction peut inventer et faire advenir ses propres formes d’émancipation.