Candelaria
Candelaria
    • Candelaria
    • Colombie, Uruguay, Allemagne, Norvège
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Jhonny Hendrix Hinestroza
  • Scénario : Maria Camila Arias, Jhonny Hendrix Hinestroza, Abel Arcos, Carlos Quintela
  • Image : Yarará Rodriguez
  • Décors : Celia Ledon
  • Son : Miller Castro, Jessica Suarez
  • Montage : Anita Remon, Mauricio Leiva, Jhonny Hendrix Hinestroza
  • Musique : Álvaro Morales
  • Producteur(s) : Jhonny Hendrix Hinestroza
  • Interprétation : Alden Knight (Victor Hugo), Verónica Lynn (Candelaria), Manuel Viveros (El Negro), Philipp Hochmair (l'Allemand)
  • Distributeur : Sophie Dulac Distribution
  • Date de sortie : 4 avril 2018
  • Durée : 1h27

Candelaria

La Havane, 1995 : la crise économique bat son plein, l’effondrement de l’URSS et l’embargo américain mettant Cuba dans une position d’extrême vulnérabilité. C’est dans ce contexte particulièrement difficile que Candelaria et son mari, deux septuagénaires encore amoureux l’un de l’autre, tentent de se débrouiller pour survivre dignement. Sans rien nous dire de leur histoire, le récit s’attache à les saisir dans cet instant présent : lui essaie de trouver des petits boulots quand il ne vend pas le peu qu’il possède tandis qu’elle travaille de temps à autre en faisant des ménages dans un hôtel. Résignés face à l’absence totale de perspectives, tous deux ont appris à se contenter de peu avec un sens de l’autodérision qui s’intercale parfaitement dans la gravité du quotidien. Tout irait à peu près si de graves problèmes de santé ne planaient pas sur ce couple essoufflé par tant d’efforts et de sacrifices. Un jour, Candelaria trouve une caméra sur son lieu de travail et, plutôt que de signaler la trouvaille à son employeur, décide de la ramener chez elle. Avec maladresse, appuyant un peu sur n’importe quel bouton, la vieille femme s’en amuse avec espièglerie, s’enregistre sans trop savoir quoi raconter… jusqu’à ce que son mari découvre avec circonspection le pot aux roses. Sorte de film dans le film, une correspondance par petites vidéos interposées se met alors en place, ajoutant à chaque fois un peu plus de piquant à leur relation, jusqu’à ce que le couple décide de se filmer dans son intimité et d’écrire son histoire.

Le médiateur

En dépit de l’espièglerie qui caractérise les deux personnages principaux, une subtile mélancolie plane de bout en bout sur le film de Jhonny Hendrix Hinestroza. On pourrait soupçonner le résultat de jouer un peu facilement la carte de la nostalgie en ancrant son action dans un pays prisonnier d’une dictature construite sur une utopie politique. Mais il serait dommage de voir de la complaisance dans l’attendrissement que suscite ce couple compte tenu des innombrables chemins de traverse que le film emprunte, de sa capacité à inscrire la progression narrative dans une temporalité qui fluctue entre inscription dans le présent et l’évocation d’un avenir proche où le passé ne sera plus. Alors que l’immixtion de la caméra dans la vie quotidienne du couple aurait pu faire sombrer le propos dans un fantasme d’embaumement (enregistrer les derniers instants d’une vie heureuse, offrir l’immortalité à l’être aimé), Candelaria fait au contraire de ce petit objet a priori anodin le médiateur d’un désir sans cesse renouvelé. Toutes les contraintes matérielles deviennent alors prétexte à soutenir le désir du couple de se mettre en scène dans ce nouveau chapitre de leur existence : par exemple, face aux coupures répétées d’électricité, la maison se retrouve parsemée de bougies qui modifient la couleur des murs et transforment le lieu décrépi en un espace dédié à l’érotisme. C’est dans cet espace délimité par le cadre de la petite caméra que le couple se construit un nouvel espace de représentation : les corps, maladroits et inconscients de la manière dont ils imprimeront la pellicule (c’est ce détail qui fait que l’exhibition n’est jamais impudique), se livrent alors sans trop savoir de quoi sera fait le résultat de leurs expérimentations.

L’adieu à la belle

L’entrée en jeu d’un expatrié allemand vivant de petits trafics en tout genre confronte le couple à la diffusion de leurs images intimes. Par mégarde, l’homme s’approprie les scènes et décide de les vendre à d’hypothétiques clients friands de ce genre de produits. Le récit se gardera bien de nous en dire plus sur cette économie parallèle, circonscrivant ces voyeurs à un hors-champ salutaire qui ne vient jamais parasiter le rapport du couple aux autres. La question de la marchandisation de leurs vidéos amateurs – alors que l’un des deux se sait condamné et doit suivre un traitement onéreux – vient contrarier la spontanéité avec laquelle les deux époux se livraient sans fard. Sur les conseils de leur petit trafiquant, Candelaria et Victor Hugo se retrouvent donc à penser leurs scènes en fonction de ce que les autres pourraient attendre d’eux. Cette contrainte commerciale – que le film n’aborde pas sans une certaine ironie compte-tenu du contexte social et politique – dénature à tel point l’initiative de départ que les deux septuagénaires sont amenés à prendre position par rapport à celle-ci. L’air de rien, Jhonny Hendrix Hinestroza finit par faire de son film un humble manifeste où la nécessité financière ne doit jamais constituer un écran entre celui qui filme et celui qui regarde. Dans le sillon du dernier plan, bouleversant dans ce qu’il dit des images comme possibles catalyseurs de la mémoire et du souvenir, viennent se glisser des scènes où Candelaria imprime la pellicule de sa présence éphémère, offrant un jeu de regards caméra plus efficace que toutes les déclarations d’amour. Le cinéma a décidément tous les pouvoirs.