Chrigu : chronique d’une vie éclairée

Chrigu : chronique d’une vie éclairée

de Jan Gassmann, Christian Ziörjen

  • Chrigu : chronique d’une vie éclairée
  • (Chrigu)

  • Suisse2007
  • Réalisation : Jan Gassmann, Christian Ziörjen
  • Image : Jan Gassmann, Christian Ziörjen
  • Son : Andreas Rudroff, David Wasilevski
  • Montage : Jan Gassmann
  • Musique : Mundartisten, Why Not Recordings
  • Producteur(s) : Thomas Jörg
  • Dramaturgie : Eric Andreae
  • Date de sortie : 18 mars 2009
  • Durée : 1h27

Chrigu : chronique d’une vie éclairée

de Jan Gassmann, Christian Ziörjen

Témoin, et ensuite ?


Témoin, et ensuite ?

Jeune réalisateur de clips et de documentaires, Christian suit avec un ami le terrible cancer qui le frappe. Alternance de scènes d’adolescence festive, beuveries joyeuses et voyages, avec le dur quotidien solitaire face à la maladie. Entre le fun d’avant et la dureté du présent, Chrigu échoue à polariser vie et mort, jusqu’à ce que le spectateur devienne immunisé contre les effets omniprésents qui alourdissent le film.

Christian Ziörjen, jeune Suisse de vingt ans, court le monde avec ses potes, fait la fête, assiste aux concerts de Mundartisten, le groupe de ses amis rappeurs dont il réalise les clips. Et cette vie active et joyeuse, des soirées adolescentes aux voyages initiatiques, a été archivée. Christian, comme son meilleur ami Jan Gassmann, réalise des films. En entrant dans sa vie, chacun – qui a bien compris ce que va raconter le film – pourra constater l’incroyable phénomène qui accompagne sa génération : après l’image partout, voir ces jeunes vivre et grandir, c’est d’abord constater que les caméras sont partout. Cela a déjà été dit, les films pourraient bientôt supplanter le public. Dans Chrigu, une grande partie des images, les fêtes, les voyages, d’autres moments, n’ont pas été tournées pour un projet particulier. C’est vrai, cette bande d’amis comptait deux réalisateurs. Mais qu’importe, les cameramen, du dimanche ou non, HD ou téléphone au poing, sont de plus en plus nombreux à enregistrer rigolades, ballades et dégueulades. Que chacun, en lisant ces lignes, fasse le compte. Mettre bout à bout toutes les images traversées : celles des amis, des parents, voire des amants, de plus en plus de soi-même (imaginez un archivage des chats vidéos), des caméras de surveillance… Ne serait-ce pas constituer un long tapis numérique qui porterait les mues intactes du passé ? Il paraît probable que ce tapis soit facilement réalisable pour chaque homme des générations à venir. Mais alors à qui pourra s’adresser cette trace audiovisuelle ?

Sans aller jusque-là, Christian est un exemple de ces enfants de la caméra. Chrigu est donc à son image, plein d’action, de plans courts et dansants, montage dynamique et effets à la truelle. Sa vie est un clip, Chrigu saute d’une fête à l’autre, danse avec sa caméra et au passage s’enregistre forcement un peu grandir. Oui mais Chrigu va mourir, il est atteint au début de ses 24 ans par un cancer incurable. Avec son ami Jan, ils décident de faire un film, un témoignage, également en creux un accompagnement.

C’est avec le plus grand respect qu’on le regarde, entubé, chauve, parfois gonflé, témoigner seul face à sa caméra. On sent bien que c’est important, que peut-être pour nous aussi ce sera important de l’assister, de s’imaginer en miroir. Réfléchir à la mort ne s’évite pas, c’est peut-être pour ça qu’on est venu. C’est une claque de voir la course joyeuse de Chrigu en soirée, en voyage, puis tout à coup dans cette chambre d’hôpital, avec le couinement de la caméra et l’absence de lumière. Christian est en cage, c’est dur. Sauf qu’à insister un peu trop sur le procédé : opposition vie joyeuse/hôpital, le processus devient très visible, pèse et fatigue.

Il y a un second poids, terrible, qu’on n’évoque pas sans gêne et qu’il faut pourtant dire : ce qu’il raconte lorsqu’il est seul face à sa caméra ne témoigne pas d’autre chose que d’une manière de se raccrocher. Chrigu parle, et ce qu’il dit, ses réflexions sur sa maladie, sur ce malheur qui le brûle, n’apportent pas beaucoup au film. Tout passe dans la forme, dans l’image, à la limite dans l’idée même de transmission, mais pas dans ces paroles face au miroir de l’objectif. Chrigu, malade, n’en devient pas pour autant un sage. Il est possible que plus tard il en ait eu conscience, lorsqu’il s’énerve contre sa mère et lâche quelque chose comme « ce n’est pas parce que je vais mourir que je deviens un saint ». Entre ces deux moments, c’est tout le film au présent et sa longue dégringolade vers la mort, de plus en plus loin de la caméra, de plus en plus loin du témoignage direct pour entrer dans le témoignage par réactions. Les beaux moments sont ceux de Chrigu face aux autres, les difficultés de communiquer, non pas physiques mais morales, de supporter les proches, sa mère, son ami Jan pourtant vaillant et respectueux. Quand l’état de santé se dégrade, il y a davantage dans les mouvements qui entourent visages « sains » et visage « malade », plus dans le souffle court des quelques mots de réconfort, que dans les témoignages de Chrigu qui ponctuent la première partie du film.

L’évolution suit de fait celle de son auteur-sujet, puis vient le regard de son second auteur, lorsque Chrigu sombre puis décède. Ce film n’est pas vide, loin de là, mais tout ce qu’il renvoie est malgré lui, un hors-champ qui ne semble pas volontaire : ce que fait le cinéma de la vie et de la mort, ce qu’il transmet et qu’il insuffle, l’art comme thérapie… En opposition, les constants appels à l’émotion provoquent le blocage. Effets gratuits (la traversée du tunnel noir au fond lumineux avec une voix off retranscrite en gros caractères sur l’écran), ralentis, changements de couleurs et images qui se figent sur les amis, soudain transformés en personnages… L’émotion est trop sollicitée, et si la scène finale de la cérémonie au bord de la rivière est effectivement forte, elle devient très gênante, impudique lorsque les plans se multiplient sur la tristesse des amis, les gros plans sur les poignées de cendres jetées à l’eau et une musique tire-larme. L’émotion ne se chatouille pas, elle tire sa puissance de la discrétion.

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