Ciao Ciao
Ciao Ciao
    • Ciao Ciao
    • Chine, France
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Song Chuan
  • Scénario : Song Chuan
  • Image : Li Xuejun
  • Décors : Wang Laowu
  • Son : Jules Wysocki, François Loubeyre
  • Montage : Jean-Marie Lengellé
  • Musique : Jean-Christophe Onno, Sun Dawei
  • Producteur(s) : Guillaume de La Boulaye
  • Production : Zorba Production
  • Interprétation : Liang Xueqin (Ciao Ciao), Zhang Yu (Li Wei), Chang Hong (Monsieur Li), Lin Zhou (la mère de Ciao Ciao), Wang Laowu (le père de Ciao Ciao), Zhou Quan (le coiffeur)
  • Distributeur : Dissidenz Films
  • Date de sortie : 25 avril 2018
  • Durée : 1h23

Ciao Ciao

réalisé par Song Chuan

Partie à Canton où elle compte lancer son business avec une de ses amies, la jeune et jolie Ciao Ciao revient le temps d’un été dans sa campagne natale pour soutenir ses parents vieillissants. Nonchalante, pendue à son smartphone, les écouteurs vissés sur la tête afin d’éviter tout contact avec les locaux, la jeune femme bien apprêtée traîne son ennui dans les rues du village écrasées par le soleil estival. Pour son second film, Song Chuan s’attache à jouer avec une certaine habilité des contrastes de la Chine des années 2010 : en prétextant le retour d’une citadine ambitieuse et vénale dans son village d’origine où le désœuvrement l’emporte sur tout le reste, le réalisateur confronte deux mondes qui n’ont que pour seule valeur commune l’appât du gain, quitte à corrompre la loi et les sentiments. Ce contraste se traduit également dans la manière dont les décors sont employés : saturée de couleurs vives (presque fluo dans certains plans) à l’image des tenues que porte la jeune femme, la campagne environnante révèle sa saisissante beauté, tel un écrin hors du temps et inutile à la soif de réussite des personnages. Elle reste le plus souvent à l’état d’immense peinture inanimée dans laquelle chacun se noie, sans de véritable regard pour elle. Tout au plus dans le dernier plan, l’un des protagonistes s’attardera sur un panorama vertigineux où les traces d’une modernité galopante (un train lancé à toute vitesse sur un aqueduc) viennent déjà rappeler que ce monde est prochainement voué à disparaître. Cet écart entre tradition et modernité se retrouve également dans la bande-son : du rien au trop-plein, l’atmosphère alterne silences assourdissants et musiques électroniques qui introduisent la menace d’un dérèglement permanent.

Seuls ensemble

Une fois ce système parfaitement mis en place (maîtrise millimétrée du cadre et de la durée du plan), la limite de Ciao Ciao aurait pu être que le film manque de chair et que le réalisateur n’ait pas grand-chose à dire sur ses personnages, possiblement réduits à n’être que de simples pantins censés figurer la déshumanisation grignotant la Chine contemporaine. Si dans les premières scènes du film, l’opposition entre ces individus venus d’horizons différents laisse craindre une approche un poil trop schématique, les réserves que l’on pourrait formuler se dissipent rapidement face à l’équilibre que le film trouve rapidement entre les multiples problématiques que brasse le récit. Avec une évidente dextérité qui vient se nicher dans les détails de la mise en scène (place de chaque personnage dans le plan, importance des raccords regards), Song Chuan parvient à faire exister la singularité de chaque personnage, à faire affleurer leurs blessures et leurs frustrations sans jamais sombrer pour autant dans un volontarisme sociologique. Ici, les silences valent mieux que tous les déballages impudiques, les corps peinent à cohabiter dans le même cadre, les sentiments ne se verbalisent jamais : la dureté que dépeint le film est sourde, prisonnière de nouveaux codes sociaux que personne n’arrive à transgresser. La preuve en est les rapports sexuels que Ciao Ciao a régulièrement avec l’orageux Li Wei : la crudité frontale avec laquelle le réalisateur filme leurs moments d’intimité comme s’il s’agissait de rapports tarifés fait même éclore un soupçon d’absurde, comme si le malentendu venait aussi se nicher jusque dans la sphère privée. Bien que cohabitant dans un espace restreint, ces personnages n’arrivent jamais à s’atteindre les uns les autres, prisonniers de leurs aspirations en décalage complet avec ce que la réalité a à leur offrir.

Jeux d’échelle

Cette réalité, justement, semble conditionnée par l’influence abstraite de Canton, attrayante mégalopole à dimension internationale et troisième pôle économique d’une Chine où tout paraît possible. Pourtant, cette immense ville restera rivée à un hors-champ inaccessible, un horizon tellement lointain qu’il induit forcément un jeu d’échelle cruel, un rapport de force logiquement en défaveur du village. Circonscrivant toutes les scènes à une poignée de maisons, quelques ruelles et de leurs environs dépeuplés, Ciao Ciao ramène ses personnages à des perspectives systématiquement contrariées par leur condition, celle d’être nés ici et pas ailleurs. Au beau milieu de cette léthargie vécue comme une fatalité, notre héroïne – dont le nom qui donne le titre au film signifie à la fois « habile » mais aussi « par hasard », tout un programme annonçant son impuissance à régir sa vie comme elle le voudrait – bovaryse autant qu’elle peut, se laissant conter par le premier venu des rêves d’ascension sociale, épousant en dépit du bon sens un mauvais garçon qui ne répondra jamais à ses aspirations. À l’image de cette belle scène où Ciao Ciao pleure en silence de douleur et de rage tandis que sa mère, mesurant la grandeur du sacrifice de sa fille, se montre incapable du moindre geste pour la consoler, le film de Song Chuan offre le touchant portrait d’une jeune femme qui ne trouvera jamais sa place dans aucun endroit et qui semble demander réparation pour tous ces rêves restés hors de portée. L’avidité qui parcourt – et même gangrène le film de bout en bout – restera un obstacle infranchissable pour accéder au bonheur puisqu’il empêchera chaque personnage de mesurer la vraie valeur de chaque chose qui lui est offerte.