Ne pas se fier aux analogies des titres : Colombiana n’est pas Syriana, dont il ne partage aucune des prétentions de considérations géopolitiques. La Colombie n’est ici qu’un pur gadget, sa mention dans le titre n’équivaut qu’à agiter jusqu’à la nausée des babioles exotiques pour enluminer une camelote des plus insipides. Une forme de slogan publicitaire douteux : « C’est de la colombienne, coco !» Slogan au registre certes plus très frais, mais après tout, c’est le compteur du scénariste-producteur Luc Besson et de son partenaire en écriture Robert Mark Kamen[1]Autrefois scénariste des Karaté Kid, Robert Mark Kamen trouve aujourd’hui en Besson son principal employeur (depuis Le Cinquième Élément), qui l’embauche à chaque fois qu’il espère faire percer par un de ses produits le marché US en polissant ses scripts « Hollywood-style ». qui est décidément resté bloqué sur les tics des années 1980. Malheureusement, quand on parle de ces années-là, il s’agit moins d’un véritable attachement à un esprit ou à des formes de narration que d’une confiance aveugle en des automatismes creux, qui ne s’unissent que pour brasser de l’air.
C’est dans les vieux pots… ou pas
Il ne s’agit pas de reprocher à Besson de resservir une intrigue de revenge-movie des plus resucées (une jolie jeune Colombienne réfugiée aux États-Unis assassine des gangsters à tour de bras pour atteindre le meurtrier de ses parents) : des bons revenge-movies basés sur des intrigues resucées, ça existe. Sa tendance à ressortir ses vieilles marottes à lui, comme une signature d’auteur-producteur vite trouvée, n’est pas, elle non plus, vraiment attaquable en soi : on repère pêle-mêle la gamine qui veut apprendre à tuer (Léon), la beauté à gros flingues et au cœur qui saigne (Nikita), les poursuites de toit en toit suivant les techniques du « parkour » (Yamakasi), etc.
Non, le vrai problème de cette entreprise de récupération/exploitation, ce qui place Besson définitivement loin derrière, disons, quelqu’un comme Roger Corman, ce sont les absences cruelles qui y transparaissent : d’un tant soit peu de conscience du matériau, de rapport sincère et non trafiqué à l’image qu’on crée, de vie autre qu’une énergie artificielle. Trop occupée à faire reluire techniquement ses pièces rapportées avec ses moyens industriels, l’équipe de production, qui comprend un réalisateur ayant mal digéré la dernière « master-class » de Tony Scott et un chef-opérateur dont les filtres omniprésents réussissent à faire confondre les rues de Miami avec celles de Bogotá, ne peut produire autre chose que la triste somme de ce qu’elle a entre les mains. Soit un informe produit de récupération, film de genre inexorablement au rabais, écrasé par le rapport à un maître d’ouvrage trop sûr de ce qui a fait sa propre réputation, incapable même de tirer sa substance de ses opportunités de morceaux de bravoure (les infiltrations ingénieuses de la belle tueuse, les fusillades en jettent techniquement, mais leur éclat n’est qu’instantané) ou de ses éléments les plus aguicheurs (gâchis de laisser filmer par de tels incompétents une actrice aussi érotisée). Les éléments issus des éternels petits fantasmes de Besson restent ici, une fois traduits en images, à l’état d’accessoires clinquants mais en toc.
Notes
| ↑1 | Autrefois scénariste des Karaté Kid, Robert Mark Kamen trouve aujourd’hui en Besson son principal employeur (depuis Le Cinquième Élément), qui l’embauche à chaque fois qu’il espère faire percer par un de ses produits le marché US en polissant ses scripts « Hollywood-style ». |
|---|