D’où viens-tu Johnny ?
D’où viens-tu Johnny ?
    • D’où viens-tu Johnny ?
    • France
    •  - 
    • 1963
  • Réalisation : Noël Howard
  • Scénario : Yvan Audouard, Noël Howard, Christian Plume
  • Image : Walter Wottitz
  • Décors : Maurice Colasson
  • Costumes : Pierre Faivret
  • Son : Pierre Goumy
  • Montage : Renée Lichtig
  • Musique : Eddie Vartan
  • Producteur(s) : Ray Ventura, Claude V. Coen
  • Production : Hoche Production, Les Productions de la Guéville, Société Nouvelle de Cinématographie
  • Interprétation : Johnny Hallyday (Johnny), Sylvie Vartan (Gigi), Evelyne Dandry (Magali), Pierre Barouh (Django), Fernand Sardou (Gustave dit « le Shérif »), Mick Besson (Fred)...
  • Distributeur : Carlotta Films
  • Date de sortie : 13 juin 2018
  • Durée : 1h39

D’où viens-tu Johnny ?

réalisé par Noël Howard

D’où viens-tu Johnny ? est un objet filmique étonnant : c’est dans une atmosphère de western camarguais que le réalisateur Noël Howard présente la jeune star d’alors, Johnny Hallyday. C’est à travers les nombreux numéros musicaux agissant comme de véritables pauses narratives que le film présente la persona de la star. Si cet aspect ne présente pas de grand intérêt, le film se présente en revanche comme le symptôme d’une crainte face aux changements sociétaux, et ce dans sa façon de renverser les perspectives, en construisant une figure du « bon » rocker.

Dans le Paris des années 1950, Johnny Rivière entouré de sa bande de copains et de sa petite amie, jouée par Sylvie Vartan, pousse la chansonnette dans un club mal famé en échange de quelques petits services. Mais lorsqu’il s’aperçoit qu’il se trouve en possession d’une valise contenant de la drogue, Johnny décide de s’en débarrasser et s’enfuit en Camargue trouver la protection des hommes et des femmes qui l’ont vu grandir. Comprenant qu’il est recherché par les hommes de main d’un certain M. Franck, ce sont les gardians camarguais qui contre toute attente finiront par sauver Johnny.

En prenant la métamorphose pour paradigme D’où viens-tu Johnny ? s’avère être un mélange assez étonnant des genres ; et plutôt que de lire ce film comme la seule mise en scène de la star, il faut le regarder au prisme des années 1960 afin de s’apercevoir que ce film cristallise l’expression d’une certaine crainte face à une époque en mutation.

D’un genre à l’autre

En suivant Johnny de Paris à la Camargue, le film s’offre une première métamorphose visuelle, en passant du noir et blanc à la couleur. Mais c’est surtout dans le saut d’un genre à l’autre que le film se donne comme un objet filmique en perpétuelle redéfinition : du film noir au drame romantique, de la comédie au western. Plutôt que de livrer une série de scènes décousues répondant toutes à des genres divers, il semble que ce soit les personnages eux-mêmes qui, en surgissant au cours de l’intrigue, apportent chacun les éléments d’un code cinématographique auquel ils sont associés. Les habitants de la Camargue ne sont pas sans rappeler les personnages des films de Marcel Pagnol : pas seulement par leur accent, mais aussi par leur manière burlesque de se mouvoir et d’agir dont se dégage une forme de théâtralité assumée. Près de Johnny se noue également l’intrigue d’un triangle amoureux : Django, interprété par Pierre Barouh, qui craint que sa future fiancée ne s’amourache de Johnny, incarne un personnage en proie à des sentiments contradictoires qui le placent du côté de la fatalité du genre tragique. Sa fiancée, Magali, incarne une jeune femme docile qui rêve secrètement d’indépendance tout en étant parfaitement consciente de l’inadéquation entre son désir et la réalité ; ce faisant, elle évoque les grandes héroïnes pagnoliennes d’Angèle ou de La Femme du boulanger.

Un monde en mutation

Cette idée de transformation est également cristallisée dans la polyphonie musicale du film : musiques gitane, folklorique, rock, ou populaire s’entremêlent et font ainsi écho à la diversité qui s’exprime sur le plan visuel. Les grandes étendues typiques du western cèdent place aux intérieurs des mas camarguais tandis que d’autres décors à la lumière travaillée évoquent directement l’esthétique du film noir. Une mutation perpétuelle qui est en fait l’expression d’une transformation qui dépasse ces simples changements de style. À l’intrigue parisienne de Johnny s’ajoute le paradigme d’un monde en mutation : pour gagner leur vie les gardians jouent leur propre rôle face aux touristes parisiens et étrangers qui affluent vers leur petit village rendu pittoresque par le tourisme de masse. En opposant ainsi le folklore consciemment endossé par les locaux et le conformisme des touristes, le film s’empare de la question de l’authentique, et tourne en dérision cette idée que le tourisme construit notamment à travers le jeu des gardians poussant parfois jusqu’à la parodie.

En faisant de la métamorphose son mot d’ordre, D’où viens-tu Johnny ? présente un personnage en perpétuelle transformation capable d’endosser tous les rôles : du héros à la Wayne au jeune homme naïf. De multiples mutations qui servent évidemment à construire une persona positive de la star et à construire un objet filmique rentable en assurant l’hétérogénéité des genres. Mais c’est surtout la construction de cette figure de rocker loyal qui frappe dans ce film, tant elle fait part d’un manichéisme certain. Le film cherche constamment à faire l’apologie du « bon » contre le bandit, et cela passe notamment à travers cette question de la prétendue authenticité. Le thème du western n’est alors plus seulement qu’un choix esthétique ; calibré pour exprimer la portée universelle de valeurs morales, le western sert ici à construire un système de valeurs conservateur, et surtout à travers un personnage effrayé par l’illégalité[1]Qu’on pense à ce que cela puisse vouloir dire en 1963 que de présenter un personnage de rocker dégoûté par une valise de drogue…. Véritable symptôme conservateur des craintes d’un monde en pleine mutation, D’où viens-tu Johnny ? est un objet révélateur d’une époque, capable de susciter une lecture « culturelle » intéressante.

Notes   [ + ]

1.Qu’on pense à ce que cela puisse vouloir dire en 1963 que de présenter un personnage de rocker dégoûté par une valise de drogue…
Réagir