Dunia

Dunia

de Jocelyne Saab

  • Dunia

  • Égypte2005
  • Réalisation : Jocelyne Saab
  • Scénario : Jocelyne Saab
  • Image : Jacques Bouquin
  • Montage : Claude Reznik
  • Musique : Mohamed Mounir, Jean-Pierre Mas, Patrick Leygonie
  • Producteur(s) : Jocelyne Saab
  • Interprétation : Hanan Turk (Dunia), Mohamed Mounir (Beshir / la voix de l'Egypte), Fatih Abdel Wahab (Mamdouh)...
  • Date de sortie : 6 septembre 2006
  • Durée : 1h50

Dunia

de Jocelyne Saab

Dance me to the end of love


Dance me to the end of love

La journaliste et réalisatrice libanaise Jocelyne Saab nous promène dans les rues escarpées du Caire et nous plonge dans les doutes et égarements de l’interprète principale de son long métrage Dunia, Hanan Turk, qui incarne avec grâce une jeune étudiante en poésie soufie et danse orientale. Dunia, c’est le prénom de l’héroïne mais c’est également un nom qui signifie en arabe « le monde, l’univers ». Entre les pulsations des percussions, les mélopées pop orientales et la transe soufie, Dunia est une expérience sensorielle dont l’originalité naît de son hybridation mais dont la mise en scène parfois trop léchée supplante l’émotion.

Dunia est jeune et belle mais un peu tourmentée. Éprise de danse, cette amoureuse de littérature arabe et de poésie soufie a le corps qui vibre et l’âme inquiète. Lors d’un concours de danse, elle fait la connaissance du professeur Beshir, homme de lettres et intellectuel influent. Elle boit les paroles du penseur et se laisse séduire par l’homme. La quête de l’harmonie du corps et de l’esprit reste un défi pour cette jeune héroïne excisée dont la chair fut mutilée, avant d’être désirée.

On en convient, l’histoire est un peu banale. Car la trame du film suit le schéma classique du récit d’initiation. Une femme fait la découverte de son propre corps et de son identité à travers la danse et le désir qu’elle éprouve pour un homme qui se révèle être son mentor. Du déjà-vu ? On pense au film de Raja Amari, Satin rouge sorti en 2001, dont l’histoire est aussi le récit d’une quête de soi à travers la danse mais dont l’ambiance ardente, colorée et pailletée est bien loin de l’univers littéraire et troublé de la jeune Dunia.

Si le scénario n’est guère surprenant, la distance qu’instaure la cinéaste entre son œuvre et la tradition du film musical égyptien est novatrice. Car en Égypte, la musique et la danse furent intrinsèquement liées à l’industrie cinématographique. « À peine accède-t-il au parlant que le cinéma égyptien devient chantant et dansant. »[1]Yves Thoraval, Les Cinémas du Moyen-Orient (Iran, Égypte, Turquie), Séguier, 2000. Chez Jocelyne Saab, on est loin de l’Hollywood sur Nil des années 1940 et 50, des productions délicieuses et florissantes des studios Misr et des films de Henry Barakat ou de Niazi Moustafa qui mettaient en scène le couple formé par le chanteur Farid el-Atrache et la danseuse Samia Gamal, véritables Fred Astaire et Ginger Rogers de l’Orient. Jocelyne Saab concentre son film sur le personnage central et enrobe son sujet d’ornements littéraires ; la mise en scène du corps de la jeune Hanan Turk se détourne des arabesques ondulatoires et sublimes de Samia Gamal. Et à l’encontre du spectacle codifié des films musicaux des années cinquante dans lesquels les séquences chantées et dansées étaient isolables, la réalisatrice offre une vision plus intériorisée, peut-être plus intellectualisée de la danse grâce au talent du chorégraphe Walid Aouni qui a travaillé avec Maurice Béjart avant de prendre la direction de la troupe de danse moderne de l’Opéra du Caire. En quelques plans et quelques pas de danse, on assiste à la création d’une petite cosmogonie : le style oriental pourtant très terrien acquiert quelque chose de mystique et d’astral.

À travers la sexualité, l’expression chorégraphique du corps, la mutilation génitale féminine, le film de Jocelyne Saab interroge la place de la femme dans une société marquée par les tabous, l’interdit et par des pratiques avilissantes. Mais la dénonciation de la cinéaste n’est pas pour autant pamphlétaire : au discours politique, elle fait le choix d’un traitement plus littéraire. Plus qu’un réquisitoire, Dunia est une expérience, parfois un peu trop figée par une mise en scène glacée, mais dont le sujet demeure brûlant.

Notes

Notes
1 Yves Thoraval, Les Cinémas du Moyen-Orient (Iran, Égypte, Turquie), Séguier, 2000.

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