Dutch Harbor

Dutch Harbor

de Braden King, Laura Moya

  • Dutch Harbor
  • (Dutch Harbor: Where the Sea Breaks Its Back)

  • États-Unis1998
  • Réalisation : Braden King, Laura Moya
  • Image : Braden King
  • Montage : Braden King, Laura Moya
  • Musique : Boxhead Ensemble
  • Producteur(s) : Braden King, Laura Moya
  • Production : No Choice Film Production, 50-50 Productions
  • Cadre et prises de vue en mer : Mark Hopkins
  • Distributeur : ED Distribution
  • Date de sortie : 23 novembre 2005
  • Durée : 1h15

Dutch Harbor

de Braden King, Laura Moya

« Là où la mer vient s'éteindre »


« Là où la mer vient s'éteindre »

À travers l’exploration de l’espace de Dutch Harbor, et les témoignages d’habitants de l’île, Braden King et Laura Moya nous font pénétrer dans la réalité de ce port de pêche, où les conditions de vie sont parfois difficiles. Mais ils nous invitent également à aller voir derrière les apparences. Ce qui apparaît d’abord comme une contrée sauvage peuplée de pêcheurs se révèle être un lieu à part, oscillant entre l’avancée de la civilisation et onirisme sauvage. La leçon d’Histoire laisse peu à peu la place à la découverte d’un monde filmé par une caméra tantôt dynamique, tantôt contemplative.

Le documentaire de Braden King et Laura Moya prend d’abord le parti de se présenter comme une exploration géographique. La caméra survole le port de pêche, puis une carte nous indique où se trouve cette contrée dont nous n’avions jamais entendu parler : quelque part dans l’Archipel Aléoutien situé à l’ouest de l’Alaska. Survient alors la première voix qui entreprend le récit, celle de Jerah Chadwick, historien et poète. Il nous parle de la russification puis de l’américanisation de l’archipel, tandis que la caméra, embarquée en voiture, nous entraîne à vive allure dans des travellings latéraux qui balayent l’espace gris et enneigé de Dutch Harbor.

Malgré cette ouverture empruntée aux livres d’Histoire, nous sentons bien que les réalisateurs ont l’intention de réaliser tout autre chose qu’une carte postale. Le noir et blanc et le grain épais, presque pollué, des images, confèrent à l’ensemble une dimension irréelle, onirique, quasi-surréaliste. Nous ne connaissons pas cet endroit, et l’image de ce film ne ressemble à aucune autre. Dans cette succession de paysages, de scènes de la vie quotidienne et de témoignages d’autochtones dont nous ne verrons jamais le visage, le spectateur se retrouve seul face à ces espaces immenses, à ces pêcheurs de crabes, à ces bateaux qui sillonnent les mers, ni tout à fait à l’écart, ni tout à fait intégré à la scène.

L’expérience visuelle se double d’une expérience humaine. C’est en particulier Carolyn Reed, artiste arrivée sur l’île à l’âge de dix-huit ans, qui nous y aide. À travers son récit et le regard qu’elle pose sur la beauté des lieux, se dessine une réflexion sur la liberté. À ses yeux, Dutch Harbor ressemblait au « Grand Ouest qui n’aurait pas encore été conquis ». C’est pour elle un endroit où l’on peut trouver une liberté, faire ses propres choix, avoir le sentiment de pouvoir construire son propre monde. Pour mener cette réflexion sur l’importance que peut avoir un lieu sur notre vie, les réalisateurs adoptent un style qui oscille constamment entre onirisme et réalisme, entre mobilité et fixité. Les images diffusant une atmosphère irréelle succèdent aux récits de vie ; les plans contemplatifs, maintenus immobiles par respect pour le travail des pêcheurs, succèdent aux travellings. Entre ces deux tendances, la partition musicale du Boxhead Ensemble fait le lien, en accompagnant les images de ses sons électroniques, classiques ou de percussions.

D’un point de vue cinématographique, le film présente un certain nombre de problématiques inhérentes au genre documentaire. En effet, le but d’un documentaire, à un niveau basique, mais essentiel, est de laisser une trace, porter témoignage de ce qui a été capturé par la caméra. Or, comment fixer ce qui évolue ? Car le sujet de Dutch Harbor est aussi celui de la civilisation galopante, les chaînes de restaurants remplaçant les petits bars typiques. Il ne s’agit pas là de faire le procès de la civilisation, même si le questionnement de Buck Rogers, « Qu’est-ce qui pousse les Américains à systématiquement vouloir civiliser chaque ville ? » est révélateur du malaise qui s’est installé. Aujourd’hui, certains des lieux ou des habitants présents dans le film – qui a été tourné en 1998 – ont disparu. Ce qu’ont fixé sur la pellicule Braden King et Laura Moya n’existe plus. En nous faisant prendre conscience que tout change, évolue ou disparaît, Dutch Harbor propose une réflexion intéressante sur le statut du documentaire et surtout sur son rôle. Il n’y a pas que des crabes et des pêcheurs en Alaska. Il y a aussi de jeunes réalisateurs qui s’interrogent sur le monde dans lequel ils vivent et par la même occasion, sur le cinéma.

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