El Otro

El Otro

de Ariel Rotter

  • El Otro

  • Argentine, France, Allemagne2007
  • Réalisation : Ariel Rotter
  • Scénario : Ariel Rotter
  • Image : Marcelo Lavintman
  • Montage : Eliane Katz
  • Producteur(s) : Ariel Rotter, Verónica Cura, Christian Baute
  • Interprétation : Julio Chávez (Juan Desouza), Osvaldo Bonet (le père de Juan), María Onetto (la femme de l’hôtel), María Ucedo (la femme entre les fleuves), Inés Molina (Claudia), Arturo Goetz (le notaire)...
  • Date de sortie : 8 octobre 2008
  • Durée : 1h23

El Otro

de Ariel Rotter

L'évaporation de l'homme


L'évaporation de l'homme

Pour son troisième long métrage, l’Argentin Ariel Rotter signe une belle œuvre sensorielle sur la crise existentielle d’un quadragénaire qui décide de fuir sa vie en prenant l’identité d’un autre. Le jeune cinéaste, qui démontre un véritable talent pour filmer l’indicible – notamment le temps qui passe – nous livre un gigantesque bloc de temps et de perceptions qui permet de capter avec grâce l’intériorité troublée et vidée de son personnage.

Juan Desouza, qui apprend la grossesse de sa femme, se situe à un moment charnière de son existence. Lors d’un déplacement professionnel, il découvre que l’homme qui voyageait à ses côtés est mort ; il décide d’endosser son identité et de s’inventer une profession afin d’échapper quelques temps aux bouleversements de sa vie.

Lorsque l’on découvre ce synopsis, on ne peut s’empêcher de penser à Profession : reporter de Michelangelo Antonioni ; le personnage principal d’El Otro souffre d’une absence à lui-même à la manière de Jack Nicholson dans le chef‑d’œuvre de l’Italien. Ce dernier n’en finit pas d’influencer de nombreux jeunes cinéastes qui ont grandi et appris le cinéma avec ses films. Mais si Ariel Rotter s’inspire du père de la modernité cinématographique, il ne le copie pas : El Otro est surtout une œuvre sensorielle et métaphorique qui cherche à retranscrire les émotions de son personnage ; Juan veut quitter sa vie car il refuse de voir le temps qui passe et la mort qui s’approche. Il se situe entre la naissance et la mort, qui sont symbolisées par sa femme enceinte et son père au crépuscule de son existence. Chez Antonioni, l’accumulation de temps morts et l’errance sont souvent la conséquence d’un événement qui n’est pas expliqué. Nous sommes alors dans le constat avec un cinéaste qui filme l’après. L’œuvre de Rotter relève plutôt de la reconstruction de l’être, qui traverse des espaces vidés afin de redécouvrir ses désirs, ses instincts et surtout qui il est.

Le film débute par une consultation dans le cabinet d’ophtalmologie de la femme de Juan, ce qui symbolise d’emblée le dispositif du réalisateur : il veut nous faire ressentir le point de vue et les perceptions de son « héros ». Son épouse lui prescrit de porter des lunettes, mais il ne les mettra pas ; il refuse de voir et d’affronter les bouleversements de sa vie. Juan cherche alors à se détacher de lui-même en fuyant la banalité et le caractère mécanique de l’existence, ce qui est signifié par des séquences qui se répètent inlassablement. Le personnage est souvent filmé seul au sein d’espaces dépeuplés, ce qui symbolise très bien sa crise existentielle. Le travail sur le son est également intéressant : la respiration du personnage est mise au premier plan, ce qui permet de ressentir sa présence et son trouble devant les éléments qu’il contemple. Ces effets rappellent le cinéma de Naomi Kawase et sa caméra tremblante qui montre l’émotion de la cinéaste devant les éléments filmés.

Rotter s’impose surtout comme un cinéaste qui sait capter l’indicible avec en point d’orgue une figure de la trace qui est essentielle dans le métrage. Le personnage contemple constamment les vestiges du temps comme dans cette séquence clé où il visite la maison d’un couple mort de vieillesse. Leurs objets, qui représentent la présence passée et les fragments de l’amour qui unissaient les disparus, troublent l’esprit de Juan qui prend conscience des ravages du temps. Rotter démontre alors qu’il sait filmer aussi bien la portée symbolique et nostalgique des objets que les tourments de ses personnages. La séquence finale d’El Otro résume à elle seule le talent plein de maturité de ce jeune réalisateur : Juan, qui a enfin décidé de rentrer chez lui, emmène son père dans sa salle de bain afin de le laver. L’auteur filme le lit défait, où le père, au crépuscule de sa vie, dormait. Sur ces traces de l’être, résonnent les paroles du père et du fils. Nous sommes alors en présence d’un pur bloc de temps et d’émotions qui démontre toute la puissance métaphysique et l’intelligence de la mise en scène de Rotter. Son cinéma, composé d’espaces vidés et de perceptions visuelles et corporelles, est composé de réminiscences de l’histoire cinématographique moderne, mais l’Argentin arrive à trouver un ton et un style propres grâce à sa capacité admirable à filmer l’inexprimable.

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