Elle ne pleure pas, elle chante

Elle ne pleure pas, elle chante

de Philippe de Pierpont

  • Elle ne pleure pas, elle chante

  • Belgique2011
  • Réalisation : Philippe de Pierpont
  • Scénario : Philippe de Pierpont
  • d'après : le livre Elle ne pleure pas, elle chante
  • de : Amélie Sarn
  • Image : Alain Marcoen
  • Son : Arnaud Calvar
  • Montage : Philipppe Boucq
  • Musique : Kris Dane
  • Producteur(s) : Isabelle Truc, Donato Rotunno, Isabelle Mathy, Ellen De Waele
  • Production : Iota Production, Tarantula, Perspective Films, Serendipity Films
  • Interprétation : Erika Sainte (Laura), Jules Werner (Rémi), Laurent Capelluto (Jérôme), Marijke Pinoy (la mère de Laura), Jean-François Wolff (le père de Laura), Martin De Myttenaere (Jan), Galatea Bellugi (Louise)
  • À Paris : en exclusivité au Saint-André-des-Arts ; en Province : consulter le site du film
  • Distributeur : Perspective Films
  • Date de sortie : 17 octobre 2012
  • Durée : 1h18

Elle ne pleure pas, elle chante

de Philippe de Pierpont

Œil pour œil, mots pour maux


Œil pour œil, mots pour maux

Roman d’Amélie Sarn, Elle ne pleure pas, elle chante a déjà fait l’objet d’une adaptation en bande dessinée par Corbeyran et Thierry Murat (2004). À son tour, Philippe de Pierpont explore l’identité d’une femme brisée par une enfance traumatique. Au-delà du sujet lourd de l’inceste, corde tendue du roman, et loin du trait dur et épais de la BD, le réalisateur belge fait bien acte de cinéma, quand le corps et la voix d’un être en souffrance informent tout un dispositif filmique. Avec une rigueur à la mesure de la détermination de sa protagoniste, Elle ne pleure pas, elle chante déploie une parole douloureuse sous une forme âpre, dont la justesse ne l’exempt pas d’une linéarité encombrante.

Un homme est fauché par une camionnette sur une route plongée dans la nuit. Ce corps massif, gisant sur un lit d’hôpital, est un père dans le coma, un mort en sursis. Sa fille, Laura, voit cette situation dramatique comme une bénédiction : l’occasion de cracher enfin sa haine pour cet homme aux pulsions sombres qui l’a abîmée pour toujours, l’occasion de ne plus jamais avoir à le craindre. Elle ne pleure pas, elle chante fait de la parole un acte fondateur dans la construction de l’individu et dans sa capacité d’évolution. En verbalisant sa souffrance et son amertume face à un bourreau privé de droit de réponse, Laura va doucement s’offrir une seconde naissance. Ce processus lent et fastidieux conditionne le rythme du film et sa mise en scène. Le déversement des mots (et des maux) dans la chambre d’hôpital, bercée par le son pesant du respirateur, alterne avec le dialogue de sourds de l’appartement familial et les échanges heurtés de la chambre à coucher. Les espaces du film, tous aussi froids que la chambre de soins intensifs, n’existent que traversés par le corps de Laura, parcourus par le regard de Laura, habités par la voix de Laura. Tout est en force et en rigueur dans une réalisation à l’image de son personnage principal, dont la dureté et la colère conditionnent littéralement la composition stylistique.

La pureté clinique de la photographie, sublimant les visages mutiques d’une famille gangrenée par le secret, enveloppe la lenteur des échanges. Aucune échappatoire n’est possible dans cet univers où les extérieurs sont rares. Contraints par la raideur géométrique d’appartements au mobilier suédois, le frère aimant, la mère rigide et l’amant malmené se heurtent au caractère versatile d’une femme émotionnellement paralysée par son passé. Les deux plans de révélation de l’inceste témoignent d’une réalisation soucieuse d’utiliser efficacement les outils de la grammaire filmique pour définir les liens au sein de la famille. Alors que le cadre large et fixe sépare la mère et la fille dans deux espaces distincts d’une même pièce et les cachent l’une à l’autre dans un échange heurté, le plan serré sur la sœur et le frère souligne leur affection sur le ton vibrant de la confidence. À la froideur brutale d’une mère dans le déni s’oppose l’émotion sincère d’un frère soudain submergé par la culpabilité de son aveuglement et son impuissance.

Laura, la survivante, la combattante, n’est qu’un élastique tendu, prêt à claquer en permanence au visage de celui qui osera l’approcher de trop près, sur un plan physique comme émotionnel. Avec une force retenue, Erika Sainte donne une grâce angélique à cette amazone vengeresse, que la rage transforme en créature ambiguë. Sa détresse suscite la bienveillance, mais son amertume en fait un être revêche, difficile à aimer. Ici se niche l’intelligence du film : rien n’est tout blanc ou tout noir. La victime n’est pas forcément aimable, elle n’a pas toujours raison dans sa façon d’exprimer sa détresse et sa colère, mais elle demeure néanmoins pétrie d’humanité. En prenant possession de l’acte de parole, Laura trouve la force de questionner, de s’engager à la recherche d’une vérité totale dans un élan de vie et d’empathie soudain. Sa réapparition au sein de la cellule familiale devient le prétexte d’une investigation nécessaire. Et si ce frère, si chaleureux, était aussi un monstre pour ses propres enfants ? Une phrase courte ou un regard insistant suffisent à exprimer la suspicion naturelle, presque immédiate à l’égard de Rémy, que Laura devance par une surveillance discrète. Et, avec simplicité, le film dit alors le soupçon d’inceste permanent dans notre société occidentale : comment chaque geste d’affection de la part d’un parent peut être interprété comme le risque d’une déviance dans un univers de paranoïa collective, alors que, dans le même temps, des cas réels d’abus sexuels peuvent passer inaperçus ?

Sans aucun pathos, presque sans émotion, Elle ne pleure pas, elle chante dégage une amertume langoureuse. Ce film froid comme son sujet reste malheureusement clos sur lui-même, sans jamais déstabiliser l’attente que chaque séquence suggère. Une fois sa mission accomplie, Laura s’éloigne sans plus se retourner : au bout du chemin, ne demeure qu’un écran noir…

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !