Esto Es Lo Que Hay, chronique d’une poésie cubaine
Esto Es Lo Que Hay, chronique d’une poésie cubaine
    • Esto Es Lo Que Hay, chronique d’une poésie cubaine
    • France
    •  - 
    • 2015
  • Réalisation : Léa Rinaldi
  • Image : Léa Rinaldi
  • Montage : Coralie Van Rietschoten
  • Musique : Julien Tekeyan, Los Aldeanos
  • Producteur(s) : Stéphane Plat
  • Production : Alea Films
  • Distributeur : JHR Films
  • Date de sortie : 2 septembre 2015
  • Durée : 1h40

Esto Es Lo Que Hay, chronique d’une poésie cubaine

réalisé par Léa Rinaldi

À l’heure où la reprise des relations diplomatiques entre Cuba et les États-Unis fait figure d’événement historique, la sortie du documentaire de Léa Rinaldi offre un passionnant contre-point sur le quotidien des Cubains par le prisme d’un portrait de Los Aldeanos, un groupe de hip-hop contestataire originaire de La Havane. Loin de l’œuvre-somme que fut Soy Cuba, monument cinématographique signé par Mikhaïl Kalatozov en 1964 et qui entendait définir l’identité du pays pour légitimer non sans une certaine ambiguïté la révolution de 1959, Esto Es Lo Que Hay, chronique d’une poésie cubaine débute sans aucun préconçu sur la situation actuelle du pays. Le fait d’ailleurs que la réalisatrice – française – vive totalement de l’extérieur la réalité du pays et que le point de départ du film soit la simple réalisation en 2009 d’une interview promotionnelle du groupe constitue un sérieux atout, même si l’absence de parti-pris qui en découle et la relative naïveté avec laquelle Rinaldi amorce son immersion peut désarçonner dans un premier temps : à force d’enregistrer le bouillonnement incessant de La Havane et cette énergie multi-directionnelle qui crépite autour du groupe de hip-hop, la réalisatrice semble d’abord se laisser guider par son sujet. Ce n’est qu’au bout de quelques scènes qu’on comprend qu’en s’intéressant à cette figure singulière de la scène musicale locale, le film ose s’attaquer à un véritable sac de nœuds. Car si les protagonistes sont portés par une indéniable soif de vérité dans la manière de mener leurs engagements, la complexité du système politique auquel ils font face et l’ambivalence du discours que les Cubains (diaspora incluse) tiennent à l’égard de leur propre régime politique tracent une ligne résolument sinueuse.

Les ambiguïtés de la censure

Tourné à moitié clandestinement (de nombreuses scènes sont captées en intérieur ou alors à l’insu des autorités), Esto Es Lo Que Hay court de 2009 à 2015, six années pendant lesquelles Los Aldeanos ont vu leur influence grandir alors qu’en arrière-plan, la passation du pouvoir entre les deux frères Castro trahit de nombreux flottements et contradictions sur l’exercice de la censure. Jouant habilement sur ces deux plans, la mise en scène de Léa Rinaldi reproduit régulièrement le même mouvement : de l’intérieur vers l’extérieur, de l’intention théorique vers son application publique, la réalisatrice parvient à rendre compte de cet arbitraire (duquel découle un profond sentiment d’injustice) qui vient régulièrement s’opposer aux ambitions du groupe. Que ce soit lors de la projection d’un de leurs films dans un cinéma public de La Havane ou lors d’un concert réunissant des milliers de Cubains, la menace d’une interdiction se révèle d’autant plus dangereuse qu’elle ne dit jamais son nom et qu’elle ne s’assume pas totalement. Cette ambivalence pèse alors sur le discours des membres du groupe à qui la réalisatrice donne généreusement la parole jusque dans la formulation de leurs doutes : s’ils sont là pour rendre compte des difficultés quotidiennes des Cubains, il ne leur est pas toujours aisé de savoir contre qui se positionner. Quels responsables désigner lorsque l’interdiction est décrétée par un pouvoir fantomatique et que le pays – perçu comme une prison à ciel ouvert – est devenu en quelques années le paradis des touristes ?

Le produit de l’engagement

Ne lâchant presque jamais Los Aldeanos, Léa Rinaldi offre aussi un portrait fort et particulièrement incarné de ces quelques troublions de la scène cubaine. Le leader du groupe, avec son physique improbable de grand baraqué tatoué aux cheveux longs, et son principal acolyte, un ancien instituteur reconverti dans le hip-hop, semblent avoir accordé leur totale confiance à la jeune réalisatrice : en résulte une dimension particulièrement intimiste où les deux membres du groupe expriment avec une énergie communicative leurs rêves tout autant qu’ils dévoilent leurs fêlures. Leur sortie du territoire dans le cadre d’une tournée en Serbie et en Colombie constitue probablement la partie la plus passionnante du long-métrage : la dureté intraitable des insoumis de La Havane laisse place à des rêves de gosses qui trouvent parfois leur expression dans le simple fait de faire les magasins ou de manger au McDonald’s. Mais c’est probablement en se confrontant à la violente animosité de la diaspora cubaine de Floride (qui vomit le régime castriste et dans le même temps tous ceux qui sont restés au pays) que le groupe retrouve le sens de leurs engagements tout en perdant de vue ce qui peut faire l’unité de leur identité cubaine. Il y a dans ce douloureux constat de l’amertume, la peur de devenir le produit inodore de leurs propres engagements. Mais que le film rende compte de cette complexité et crée un espace où le doute et les questionnements n’amènent pas des réponses toutes faites en fait un document absolument précieux.