Attention danger : en se frottant à une figure de vieux grabataire mi-loufoque mi-monstrueux, taillée sur mesure pour le fringant Jean Rochefort, le cinéma de Philippe Le Guay, en équilibre entre la comédie sophistiquée et le téléfilm boulevardier, semble basculer définitivement dans la naphtaline. Claude, industriel à la retraite, aussi malicieux qu’hébété, mène la vie dure à sa fille (Sandrine Kiberlain) et les différentes aides-soignantes qui tentent, difficilement, de contenir son tempérament fougueux et son état mental erratique. Philippe Le Guay avait trouvé dans Les Femmes du sixième étage, succès surprise de l’année 2011, une forme de stabilité grâce à un dispositif spatial (un appartement bourgeois des années 1960 où domestiques et maîtres occupaient chacun une place bien distincte) qui faisait la modeste réussite de son projet. Ici, l’ogre Rochefort menace de tout avaler : tout le film gravite autour de lui, entre numéros de cabotinage effréné (où l’acteur s’en donne à cœur joie) et montage entre réminiscences (catastrophiques flashbacks) et film mental, au fil duquel les souffrances du vieillard se révèlent peu à peu.
Bipolaire
À partir de ce personnage et ce corps usé, le film cherche à bâtir une forme de comédie dramatique qui joue sur la nature imprévisible et les pertes de mémoire de son héros pour emmener le film à la fois sur le terrain du rire et de l’émotion. Ce qui est troublant chez Le Guay, c’est qu’en dépit des maladresses évidentes de ses films (plastiquement plats) et de ses lourdeurs (le ton y est toujours suranné), on y distingue parfois des réponses potentielles à ce qui manque à la comédie française (ou même à la comédie tout court). Ici, en l’occurrence, le personnage n’est plus seulement le pourvoyeur de moments forts sur le mode du stand-up, il est le dispositif comique du film, la mécanique qui permet de véhiculer une palette d’émotions : ses pertes de mémoires et son expression sans gêne peuvent en théorie à la fois faire basculer le film du côté du rire, du malaise, et du pathétique. Par exemple : au milieu d’une rue, Claude s’arrête, pris dans un effluve mémoriel. Un coup de klaxon le sort de sa rêverie : devant lui, une automobile le presse de revenir sur le trottoir. L’homme se retourne alors vers la conductrice, et commence à uriner sur la carrosserie avant de fondre en larmes. Le souci, c’est que la scène n’est ni drôle, ni émouvante, ni même gênante : elle cherche à être tout ça à la fois sans vraiment parvenir à un seul de ses buts. Les séquences s’enchaînent, les péripéties s’accumulent, mais rien à faire, le dispositif ne prend pas et ne parvient pas à faire oublier les faiblesses de l’ensemble — montage parallèle maladroit et parfum rance de cette comédie sans âge, qui pourrait tout autant se passer en 1950 qu’en 2046. Les fondations comiques, dans l’esprit plutôt fines (le film ne se contente pas d’un simple pitch ou d’une star), s’avèrent bien trop fébriles pour supporter un film de près de deux heures.