Il y a tout juste un an, Frédéric Farucci se signalait avec un premier thriller prometteur, La Nuit venue. En déployant son intrigue de film noir dans les marges parisiennes, au sein de la communauté chinoise, le réalisateur défrichait un univers méconnu dans le cinéma français, auquel il parvenait à instiller un certain mystère. C’est ce que rate dans les grandes largeurs Sylvain Labrosse avec son premier long-métrage Frères d’arme, au récit très proche de celui de Farruci : il suit des immigrés en provenance des Balkans tiraillés entre le désir de jouir de la liberté supposée qu’offre la France et l’attachement à leurs racines, à la famille et à une violence quasi héréditaire. Le récit, construit autour de ce dilemme, oppose deux frères à la croisée des chemins : l’aîné (Vincent Rottier) ne souhaite plus quitter son pays d’accueil et la femme qu’il aime (Pauline Parigot), provoquant le ressentiment du cadet (Kevin Azaïs), immature et colérique. Si on ajoute à cet antagonisme un terrible secret, l’ombre portée du père défunt, et la méfiance vis-à-vis d’un oncle mafieux et d’une mère au comportement ambigu, difficile de ne pas rapprocher ce premier film de ses modèles trop évidents, tous américains, de Little Odessa, de James Gray à Shotgun Stories, de Jeff Nichols. Sauf que Sylvain Labrosse échoue à donner chair à son projet.
Si un récit aussi balisé peine à ménager des surprises (la fratrie qui se distend, la violence enfouie qui ressurgit), le film est aussi terriblement redondant dans ses choix de mise en scène : flashbacks en ton sépia ; récurrence du vibreur de téléphone pour annoncer toujours la péripétie suivante ; longs plans en voiture qui ne sont que prétextes à souligner la dureté des visages des deux acteurs ; musique dissonante qui revient inlassablement pour appuyer la montée en tension… Il ne se démarque pas non plus par le milieu totalement désincarné qu’il dépeint. La France – terre d’accueil dont l’hospitalité n’est jamais questionnée – n’existe ici qu’au travers du personnage fantasmagorique de Gabrielle, la gentille fiancée de Stanko, et d’une ville désespérément déserte, Brest : on n’y croise jamais personne, et symboliquement, le décor est dénué d’enjeux. La zone portuaire où se déroule le film ne sert qu’à lui conférer une esthétique vaguement prolétaire, docks et rues défilant comme des fonds d’écran soigneusement vidés de leurs habitants. Dans un plan symptomatique d’une mise en scène qui cherche à se donner de l’importance, Stanko se précipite dans sa voiture pour retrouver son frère. Le cinéaste, se détournant subitement du rythme effréné de son héros, filme la voiture en train de démarrer, avant qu’elle n’effectue un laborieux créneau et sorte du cadre, pour nous laisser seuls, plusieurs secondes durant, face à une impressionnante grue de déchargement. C’est beau, une grue, de jour.