Hiver nomade
Hiver nomade
    • Hiver nomade
    • Suisse
    •  - 
    • 2012
  • Réalisation : Manuel von Stürler
  • Scénario : Claude Muret, Manuel von Stürler
  • Image : Camille Cottagnoud
  • Son : Marc von Stürler
  • Montage : Karine Sudan
  • Musique : Olivia Pedroli
  • Production : Louise Productions
  • Interprétation : Pascal Eguisier, Carole Noblanc
  • Distributeur : KMBO
  • Date de sortie : 6 février 2013
  • Durée : 1h25
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Hiver nomade

réalisé par Manuel von Stürler

Pendant un hiver, Manuel von Stürler et Camille Cottagnoud ont suivi les bergers Pascal et Carole tout au long de la transhumance qui les amène sur les routes de Suisse. Centré sur une pratique traditionnelle dont on découvre la rigueur et la simplicité avec plaisir, le documentaire Hiver nomade se déploie finalement comme un intéressant portrait de ses sujets, dans lequel brillent leurs forts caractères et la singulière liberté de cette pratique, qu’on rencontre presque hors du monde, hors du temps.

C’est l’hiver. Pascal et Carole sont bergers et, avec quelques ânes, leurs chiens et les huit cents moutons de l’éleveur qui les emploie, ils partent sur les chemins de Suisse pour la transhumance hivernale. Cette technique consiste à circuler avec le bétail, nourri tout au long du trajet et que vient régulièrement chercher, au compte-goutte, l’éleveur qui les destine « à la consommation » – comme l’apprend Pascal à une passante s’enquérant de cette étrange pratique. Une pratique traditionnelle, donc, à cent lieues de l’agriculture intensive souvent dénoncée dans les documentaires sur le sujet. Mais Hiver nomade n’a rien d’un brûlot sur les dérives de l’agriculture moderne, pas plus qu’il n’est, au fond, une exposition militante d’un mode de vie alternatif et ancestral. S’il l’est, c’est indirectement ; car à cela, le réalisateur Manuel von Stürler préfère un point de vue poétique, tranquille, à distance de son sujet. Et surtout à distance de ses sujets, qu’il laisse peu à peu se révéler à l’écran, au rythme de la traversée des collines suisses par les huit cents moutons qui les accompagnent.

Manuel von Stürler et son équipe ont parcouru ces chemins avec les bergers : un homme de 52 ans qui pratique la transhumance depuis plus de trente hivers ; une jeune femme de 28 ans qui, après avoir mené une vie banale (métro-boulot-dodo) en Bretagne, a changé du tout au tout après sa rencontre avec Pascal. Elle est d’ailleurs la seule femme à pratiquer la transhumance. Tout au long de l’hiver, donc, ils n’ont que des peaux de bêtes pour se tenir chaud, et quelques connaissances qui les accueillent à l’occasion le temps d’un dîner. Dans son dispositif d’observation pure, Hiver nomade semble globalement assez anecdotique. Document sur une pratique rare, portrait de deux personnalités fortes, le film se laisse guider par son sujet autant que la caméra et l’équipe du film suivent les pérégrinations des bergers et de leurs moutons. Hiver nomade est un documentaire d’observation qui feint l’absence de la caméra et capte à merveille la singularité d’une pratique peu commune, tranchant avec l’excès d’une époque – ce qui est pour le mieux, et offre un point de vue rafraîchissant sur la ruralité.

Toutefois, on l’a dit, Hiver nomade n’a rien d’un documentaire militant. Et, finalement, ce sont ses sujets (les deux bergers) qui captivent plus que leur activité – point de départ du film. À mesure qu’on suit Pascal et Carole le long des chemins de Suisse, c’est la relation qui les unit, le mystère qui l’entoure et le refus de la moindre explication, qui constituent la vraie singularité du récit. Recevant des amis dans un bois, fêtant Noël autour d’un feu, se querellant au sujet de l’apprentissage de Carole, les deux bergers viennent phagocyter la qualité purement instructive de la présentation de cette pratique traditionnelle. La jeune Carole, qui a tout plaqué pour suivre le dur Pascal dans cet apprentissage éprouvant, est le personnage le plus intéressant qui traverse cet hiver nomade. Elle a un caractère aussi affirmé que son acolyte et, sur leurs pérégrinations, souffle un vent de liberté d’une grande vigueur, d’une force aussi affirmée que le sont leurs caractères – miroirs de la liberté saisissante de la nature qu’on découvre au fil du documentaire. La nature est comparée par une passante à une « feuille A4 » sur laquelle se détache le troupeau de moutons – belle image, qui rappelle l’espace libre du documentaire, investi par les protagonistes. Perdant le spectateur dans une narration non-didactique, Manuel von Stürler et la caméra nous entraînent dans une temporalité suspendue, attachante et singulière.

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